L’urgence d’écrire

Une belle maîtrise de la narration, un style précis, sobre et clair, une intrigue domestique servie par un huis clos subtil et oppressant… Stanislas Tain signe un nouveau texte qui plonge dans l’intime. Comme dans le premier titre Prêt à Tout, le roman Elle se repose est tissé d’une violence feutrée, tapie dans l’ombre avant de surgir dans les dernières pages. Dans cet entretien, Stanislas Tain se confie, avec retenue et humilité, sur son rapport à l’écriture.

Elle se repose est ton nouveau roman. Quel a été le point de départ de cette histoire terrible ? C’est un fait divers, comme pour ton précédent roman, Prêt à tout ?

C’est effectivement de nouveau la lecture d’un fait divers qui m’a inspiré Elle se repose. Pour Prêt à tout, le fait divers m’avait habité pendant plusieurs années. Et là, pour me donner une impulsion d’écriture, il me semble avoir tapé « faits divers » dans Google. Et c’est là que j’ai découvert cette histoire d’un fils et sa mère.

Qu’est-ce qui dans ce sujet-là t’a interpellé, accroché ? 

Déjà il y avait une relation filiale à exploiter, des rapports mère-fils. Et puis le fait divers était totalement sordide. Je trouvais intéressant d’essayer d’écrire autour de ça. Comprendre comment un truc aussi sordide peut survenir, finalement, à quelqu’un d’absolument anodin — parce qu’Olivier, c’est Monsieur Tout-le-Monde. 

Cette question de la relation filiale est présente dans tes deux romans. Dans Prêt à tout, c’était une fille et son père ; Elle se repose, c’est un fils et sa mère. C’est un thème central dans tes réflexions, dans tes questionnements, dans ton travail d’auteur… 

Au regard de mes deux premiers romans, je serais tenté de dire oui… Ça doit être très inconscient, parce que je n’ai pas eu la volonté d’écrire quelque chose qui dise quoi que ce soit des rapports familiaux, que ce soit père-fille ou mère-fils. Mais force est de constater qu’à la lecture des deux romans, effectivement, il y a quelque chose qui émerge. Et c’est vrai que la psychologisation des relations familiales est une question qui peut m’intéresser… Comment on en arrive à agir, à penser, à dire… Quel est le terreau familial qui pousse à agir de telle ou telle manière, à penser ou à dire ce qu’on pense ou ce qu’on dit. Parfois jusqu’à l’absurde. Là, dans les deux romans, il y a cette espèce d’acte absurde, sordide. Dans Prêt à tout, le terreau familial est plus analysé parce que le père interagit avec sa fille. Alors que, dans Elle se repose, c’est une relation mère-fils dans laquelle la mère, par définition, n’intervient pas. Et se pose la question des non-dits dans cette relation filiale. La fin soulève vraiment cette question du non-dit, de l’incompréhension qui conduit au sordide. 

Comment s’est déroulée l’écriture de ce deuxième roman ?

Ça s’est fait de manière assez linéaire. En général, et c’était le cas ici, j’ai la fin de l’histoire quand je commence. En l’occurrence, pour les deux romans, ce sont des faits divers. Ensuite je cherche le début, les premiers mots, et quand je les ai trouvés, tout s’enchaîne comme s’il y avait une nécessité d’écrire. Je ne fais alors quasiment plus que ça. J’écris littéralement jour et nuit sur deux ou trois mois. Après il y a le travail de relecture, de correction, etc. Mais le premier jet se fait dans une nécessité d’écrire.

Y a-t-il un temps de maturation avant de te lancer dans l’écriture, entre le temps où tu as ce fait divers qui t’accroche et le moment où tu écris les premiers mots ?

Non, ça se fait assez rapidement, assez directement. Je n’ai pas vraiment de plan. J’ai la fin en tête et, dès que j’ai trouvé les premiers mots du roman, les premières phrases, tout se construit sans planification. C’est peut-être aussi pour ça qu’il y a cette urgence d’écrire. J’ai l’impression que l’histoire se tisse en même temps qu’elle s’écrit. D’où la nécessité, vraiment, dès que je la tiens, d’écrire immédiatement, très rapidement. Donc non, il n’y a pas de temps de maturation. Ça se fait quasiment immédiatement à partir du moment où j’ai trouvé un début. 

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jeudi 5 mars à 19h

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Ce travail d’écriture assez impératif se fait-il dans la joie ou dans la douleur ?

Je garde de bons souvenirs des deux expériences. Ça s’est plutôt fait dans la joie et dans la satisfaction, comme une sorte d’équation mathématique où il s’agit de trouver l’inconnue X, c’est-à-dire le chapitre suivant ou la phrase, la situation qui suit. Quand je trouve le résultat de cette équation, quand je débloque le récit en quelque sorte, il y a une satisfaction qui me tient et qui me permet de continuer l’écriture.

C’est une forme d’accomplissement à chaque phrase, à chaque paragraphe…

Tout à fait. Étant donné qu’il n’y a pas de travail de planification en amont, je me dis que le fait de trouver une suite logique à ce que j’ai déjà posé en mots, en narration, en récit, en intrigue, en personnages, c’est… En fait, je le vois comme une réussite qui m’apporte vraiment le sourire, la joie. Oui, c’est une forme de joie que j’éprouve, en tout cas, d’écrire. Ça n’est en aucun cas un calvaire ; ça ne m’arrache pas de larmes !

Donc tu écris dans l’instant, quand ça vient. Mais as-tu un lieu particulier pour écrire, une habitude particulière dans l’écriture, un rituel ?

La plupart du temps, j’écris, très sobrement, à mon bureau, contrairement à certains auteurs — je pense notamment à Victor Hugo, qui, me semble-t-il, écrivait debout à un pupitre. Moi, c’est tout simplement assis à mon bureau avec mon ordinateur. Alors, certes, ça peut m’arriver d’écrire dans un bar où j’ai mes habitudes, comme ç’a été le cas pour les deux romans. Mais la plupart du temps, c’est chez moi à mon bureau, ce qui me permet d’écrire la nuit aussi. Tout est là, j’ai juste à me lever, à allumer l’ordi et à reprendre le fil du récit. 

Tu as un style très soigné, très précis, à la fois sobre et construit. Quels sont tes inspirations du point de vue du style ?

Je peux citer un auteur : Vincent Almendros. Il m’a pas mal inspiré, à la fois sur le fond et sur la forme, notamment pour l’emploi du passé simple. Quand j’ai découvert cet auteur, j’ai été conquis par son style léché, et en particulier par l’esthétique du passé simple — notamment les incises narratives, qui viennent ponctuer un discours ou un monologue intérieur : « dis-je » ou « pensai-je » ou « me dis-je ». Il y a une préciosité et une musicalité qui me séduisent énormément. Et je trouve intéressant d’employer un temps qui semble avoir fait son temps aujourd’hui. J’essaie très modestement de lui redonner une place, sans forcément souhaiter le remettre au goût du jour. C’est une sorte de défi à l’heure du présent ou du passé composé.

Un défi… comme un challenge pour toi-même ou une façon de défier les tendances actuelles ? De bousculer un peu les gens par le choix de ce temps ? 

Pour le premier roman, Prêt à tout, il me semble que c’était un pied de nez aux codes établis aujourd’hui. Je crois que tu as raison : c’est, modestement, très modestement, pour prendre le contre-pied de ce qui se fait aujourd’hui. Mais surtout, j’aime l’esthétique de ce temps dans le récit. 

Justement, quel effet le passé simple a-t-il sur le récit ?

Le passé simple permet d’arrêter un peu les choses, de figer le temps. C’est très subjectif, évidemment, et je reviens à l’esthétique, la sonorité. Et puis oui, c’est un temps un peu désuet, et je dois avoir une inclination pour les choses un peu désuètes. Mais, mine de rien, j’ai l’impression que cette désuétude du passé simple se conjugue pas mal, si je puis dire, avec « l’aujourd’hui ». Je lisais l’autre jour Manon Lescaut, de l’Abbé Prévost, qui est un roman du XVIIIe écrit au passé simple. Bon, on sait très bien qu’on a affaire à une œuvre du XVIIIe. Dans Elle se repose, comme chez Vincent Almendros, j’ai l’impression que malgré l’emploi du passé simple, on sait quand même que c’est une œuvre contemporaine. Enfin, j’espère, en tout cas ; c’est ce que j’ai essayé modestement de faire.

Pour qui écris-tu ? Pour toi ou pour être lu, pour être publié ?

Je crois que j’écris avant tout pour moi. J’ai toujours écrit, et pas forcément pour être publié. Avant Prêt à tout, j’avais peut-être une dizaine de débuts de roman, sans milieu et sans fin. Je voulais réussir au moins une fois dans ma vie à mettre un point final, avoir un début, un milieu et une fin. Tu parlais d’accomplissement tout à l’heure… Je crois que, quand j’ai mis le point final à Prêt tout, c’était d’abord un sentiment du devoir accompli. Oui, un accomplissement personnel, vraiment, j’étais satisfait, mais pour moi, dans un premier temps. Encore une fois, je crois que j’écris pour moi ; ça rejoint le plaisir que j’évoquais plus haut, le plaisir de l’écriture. 

Ce point final, justement : comment sais-tu que tu es arrivé au point final ? Qu’est-ce qui fait que, à ce moment-là, tu te dis « ok, c’est bon c’est fini, il y aura la relecture, les petites retouches, les corrections, mais c’est bon, c’est fini ! » ?

En l’occurrence, mes deux premiers titres sont des romans à intrigue, un peu mystérieux. On se doute que quelque chose s’est passé ou va se passer, et que ce quelque chose est finalement la révélation du fait divers que j’ai lu pour débuter le roman. Donc, une fois que je suis arrivé à la révélation du fait divers, de l’intrigue, je suis satisfait. Une fois que l’intrigue est dénouée, je ne me pose pas trop la question. Il n’y a plus la pulsion d’écriture qui impose de continuer. 

Quelle relation entretiens-tu avec tes romans une fois qu’ils sont terminés ? 

Je suis en train de poser les yeux sur mes exemplaires de Prêt à tout, qui sont, je dois l’avouer, empilés dans le coin d’un meuble : il faut croire que ça reste un peu quand même. Ils ont beau être lâchés dans la nature, mis sous les yeux du lectorat, je crois qu’il reste malgré tout un lien. Ne serait-ce que parce qu’il y a, je l’avoue, une forme de fierté d’avoir réussi à mettre un point final à un écrit. En revanche, je vais réussir à me détacher de l’histoire. Une fois qu’elle est couchée sur le papier, en l’occurrence dans l’ordinateur, c’est comme si je me délestais de quelque chose, encore une fois, d’agréable. 

De la même façon, quelle relation entretiens-tu avec tes personnages ? 

Autant, quand le point final est posé, je disais que j’arrivais à me délester un peu de tous les personnages, de l’intrigue, etc. Autant quand j’écris, les personnages sont très présents. Je ne vais pas dire que je me mets dans leur peau, mais je vis avec eux. Tout à l’heure, je parlais d’urgence d’écrire : elle est à cet endroit-là. D’où l’impatience de retrouver mon clavier et la joie que ça me procure. Pendant le processus d’écriture, c’est comme si j’étais avec eux, ou plus exactement eux avec moi. 

Elle se repose sort tout juste, mais on se tourne déjà vers l’avenir : un prochain roman en préparation ?

J’ai un projet déjà attaqué, un projet de roman qui n’est pas issu d’un fait divers pour le coup. Étonnamment, il sera question d’une relation familiale aussi — on y revient ! Je vais finir par me poser des questions…

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