Écrire… sous un autre angle

Écrire est-il à la portée de tout le monde ? Question périlleuse, alors que tout un chacun revendique aujourd’hui, enivré et ébloui par la toile informatique et ses réseaux, le droit à des expressions et opinions libres, sans entraves ni hiérarchisations aucunes. Aux réponses et réflexions, aussi savantes que justes, que notre éditeur chéri apporte à cette interrogation, je souhaiterais ajouter un complément qui opère un petit pas de côté, au risque de paraître plus cru.

Écrire, ou chanter, ou danser, ou peindre librement, est en réalité à la portée de tout être pensant, et il s’agit même de sa caractéristique première, puisque toute agitation de neurones est en soi une création. 

Ligoté et enchaîné au fond du pire des cachots obscurs et glacés, cet être peut encore laisser s’évader son esprit, revenir à ses souvenirs, évoquer ses fantasmes, imaginer l’avenir. Ainsi Alexandre Soljenitsyne récitait-il inlassablement en son for intérieur, y ajoutant des pages jour après jour et nuit après nuit de son incarcération terrible, les romans qu’il a pu ensuite et heureusement publier.

Et voici ce qui n’est pas, et ne sera jamais, en revanche, donné à tout le monde : être publié, et donc choisi, ce qui signifie accepter, avec humilité et respect, un ordonnancement de la valeur des choses. Car pour séduire l’éditeur, puis les lecteurs, deux qualités sont nécessaires, même si elles ne sont pas non plus toujours suffisantes : 

  • Il faut avoir quelque chose à dire, qui soit plus qu’une autoanalyse ou un autoportrait (appelé selfie dans l’argot anglo-informatique qui tyrannise notre univers), lesquels ne sont que la plus simple expression de la triste prétention humaine. 

Il s’agit donc a minima d’un récit, inventé en tout ou partie, ou d’une réflexion, et mieux encore des deux mêlés, qui mettent en jeu d’autres personnages, d’autres situations, d’autres paysages que la petite personne sans intérêt de l’auteur et son environnement immédiat,

  • Et encore plus délicat, il faut savoir le dire, dans une langue d’abord respectueuse de ses propres règles, mais également habillée du style qui la rend tout à la fois personnelle et chatoyante, mélodieuse et figurative, liquide amniotique merveilleux dans lequel pourra se développer à son tour l’imaginaire florissant du lecteur.

J’ai bien conscience que cette opinion pourrait à son tour paraître présomptueuse, mais elle procède tout simplement d’une réalité que trop de personnes refusent d’admettre : l’équité et l’équanimité existent bien, mais pas l’égalité et encore moins l’équivalence. Sursum corda !


Benoît Lugan, 5 février 2026.

À ce sujet, lire aussi le texte de Guillaume Wallut : Écrire un livre est-il à la portée de tout le monde ?

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