Quelle question ! Et pourquoi la poser ? Parce qu’en cette fin de premier quart de siècle, se murmure un peu partout en France qu’il y a de moins en moins de lecteurs et de plus en plus d’écrivains… Aucun éditeur ne contestera cette réalité que le nombre de manuscrits reçus s’avère toujours élevé, quel que soit le genre abordé : roman, autofiction, nouvelles, poésie, polar, essai… Ce qui ne signifie en rien la nouveauté de cette situation : peut-être l’activité d’écrire connaît-elle en France depuis toujours un tel dynamisme ? Et de la même manière nous nous étonnons tous de la quantité de nouveautés à chaque rentrée littéraire. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil…
« Confrontés au déluge de données et à l’impossibilité de tout assimiler, les humains réagissent de diverses manières. Au XVIe siècle en Europe, la popularisation de l’imprimerie, l’abordage du Nouveau Monde et la redécouverte des auteurs de l’Antiquité provoquent un raz de marée éditorial. “Existe-t-il un lieu sur Terre qui échappe à ces nuées de nouveaux livres ?”, se lamente l’humaniste Érasme – lui-même auteur prolifique – en 1525, dans un commentaire sur le proverbe “se hâter lentement”. “Leur nombre même est un sérieux obstacle à l’apprentissage”, peste-t-il, car “ces distractions détournent l’esprit des hommes de la lecture des auteurs anciens”. Et le théologien néerlandais de fulminer comme s’il venait de passer une heure sur X : les imprimeurs déchaînés “couvrent le monde de pamphlets et de livres stupides, ignorants, malveillants, calomnieux, fous, impies et subversifs ; le flot est tel que même des choses qui auraient pu faire du bien perdent toutes leurs vertus ».
Le monde diplomatique – Éloge du papier à l’heure du déluge numérique
Inutile de nous attarder sur cette prolifération éditoriale, interrogeons-nous plutôt sur ce qui en est à l’origine : la passion d’écrire des Français.
Une première réponse pourrait venir de la nature de la société française. Notre pays a toujours entretenu des liens étroits avec la littérature et l’édition : l’encyclopédie naît sous la plume d’écrivains déchaînés, nos grands auteurs du XIXe siècle ne cessent d’illuminer le paysage littéraire mondial, la France devient la Mecque de la littérature au XXe siècle, et le prix Nobel de littérature la récompense plus que tout autre pays (16 fois, sans compter le refus de Jean-Paul Sartre).
Plus rationnellement, arrive aujourd’hui à la retraite la génération du baby-boom qui a bénéficié d’une éducation plus efficace que les suivantes, la lecture et l’écriture dispensées par des instituteurs (et des institutions) encore respectés baignaient dans une évidence pour toute la société. On écrivait et on lisait dans la seconde moitié du xxe siècle comme on consommait : naturellement et avec plaisir. Cette génération a pourtant connu la guerre, l’extermination, la décolonisation – en particulier la guerre d’Algérie –, la libération de la femme, la désindustrialisation, l’immigration… Autant de sujets qui l’inspirent l’âge venant avec une plus grande disponibilité tant attendue : il s’agit de transmettre une histoire commune, sinon ses interprétations ou ses rêves, que l’actualité en 2025 risque de balayer avec rage vers l’oubli (surtout quand il y a de moins en moins de lecteurs).
« Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi : par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires, qui furent confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. » Lisons Albert Camus recevant son prix Nobel en 1957…
Et puisque nous sommes à Stockholm, profitons-en pour écouter Patrick Modiano en 2014 : « Ce jour-là, je crois n’avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu’il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble. »
Ici, nous entrons dans le métier d’écrire. La question passe du pourquoi au comment. Et l’envie me prend de citer à nouveau cet extrait d’Autres rivages, de Nabokov (Gallimard, 1984).
Afin d’éviter cette répétition, si sublime soit-elle, voici ce qu’écrit Italo Calvino dans Leçons américaines (Gallimard, 1985). Invité à Harvard pour discourir sur la littérature, il craint plus que tout que l’humanité sombre dans une inconsistance généralisée. Il s’attache donc à rédiger six leçons pour le prochain millénaire qu’il dédie finalement à six « valeurs, ou qualités, ou spécificités de la littérature » : légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité et cohérence (Italo Calvino décède cependant avant d’avoir pu rédiger cette dernière conférence). Ces propos constituent un livre de chevet de tout écrivain…
« Lorsque j’ai débuté mon activité, le devoir de représenter notre temps était l’impératif catégorique de tout jeune écrivain. Plein de bonne volonté, j’essayais de me couler dans l’énergie impitoyable qui anime l’histoire de notre siècle, dans ses vicissitudes collectives et individuelles. J’essayais de saisir une syntonie entre le spectacle mouvementé du monde, tantôt dramatique tantôt grotesque, et le rythme intérieur picaresque et aventureux qui me poussait à écrire. Je me suis vite aperçu qu’entre les faits de la vie qui auraient dû constituer ma matière première et l’agilité bondissante et tranchante dont je voulais qu’elle anime mon écriture, il y avait un écart que j’avais de plus en plus de peine à combler. Peut-être étais-je en train de découvrir tardivement la pesanteur, l’inertie, l’opacité du monde : propriétés qui s’accrochent aussitôt à l’écriture, si on ne trouve pas la manière de leur échapper. »
Nous y sommes : globalement, nous bataillons tous avec ce travail inconscient d’absorption de l’existence, ses remous et ses remugles, ses rêves et ses ratages, et la littérature (donc l’écriture et la lecture) nous prend par la main pour nous emmener où nous voulons, du mieux qu’elle peut. Car, en affaire de style, tous les goûts sont heureusement dans la nature. À condition d’y travailler, comme l’énonce si bien Siri Huvsted dans Une femme regarde les hommes regarder les femmes (Actes Sud, 2019) :
« Écrire un roman, ce n’est pas comme résoudre le théorème de Fermat. La bonne solution, dans un roman, ce n’est rien d’autre que ce que le romancier estime être juste ; et s’il emporte l’adhésion du lecteur, alors l’alchimie opère. Et ce fonctionnement fait partie du problème. Si la littérature est en définitive une question de “goût”, s’il n’existe pas de “preuve” mathématique ultime de la supériorité ou de l’infériorité de telle ou telle œuvre, il sera certainement plus important de se protéger contre les harpies et les succubes qui sont tapis dans la forme elle-même. »
À ce sujet, lire aussi le texte de Benoît Lugan : Écrire… sous un autre angle