La rime et l’émotion

Pourquoi écrire de la poésie plutôt qu’un bon roman, voire une nouvelle, si on a peur de la longueur ? Hugo Sanchez aligne des rimes depuis que l’école lui a fait lire les grands poètes français du 19e siècle. Il y a découvert cette chose fondamentale qui brûle au cœur de la littérature depuis qu’elle passionne les humains : l’émotion. Pour lui, la poésie est le langage absolu de l’émotion.

Depuis quand écris-tu de la poésie ?

J’en écris depuis que je suis petit : j’écrivais de la poésie pour faire des cadeaux à mes proches. Il s’agissait principalement de textes rimés, inspirés des poésies vues à l’école. C’est un art qui m’a tout de suite tapé dans l’œil parce qu’il y a cette volatilité de l’émotion qui se fige sur une page et qu’on peut transmettre. Avec les premières vraies émotions que j’ai ressenties en lisant des poèmes, je me suis dit que je pouvais offrir ça à quelqu’un. Voilà, ça a commencé comme ça… Mais j’ai commencé à écrire sérieusement de la poésie il y a trois ans, quand j’ai commencé à y mettre de la volonté, avec une discipline pour progresser. 

Enfant, tu écrivais tes poèmes déjà sérieusement, avec discipline…

Quand on est enfant, on prend très au sérieux tout ce qu’on fait, même s’il n’y a pas cette notion de qualité ni quelque chose d’aussi subjectif. Et si je relis encore certains poèmes avec plaisir, on peut dire que ça n’existe plus, tout simplement… Ou alors dans un tiroir de ma maman… 

Et que s’est-il passé, il y a trois ans ? 

Je me suis forcé à mettre du temps dans l’écriture, et la poésie a retrouvé son chemin. En fait, la discipline s’est imposée parce que ma compagne m’a prouvé qu’il était possible que je passe du temps sur mes écrits, d’en être fier, de trouver de l’écoute, de me dire que retranscrire les émotions de quelqu’un n’est pas inaccessible. Ce n’est pas un rêve d’enfant, ni quelque chose réservé à d’autres. Il suffit de se lancer, de prendre le temps. J’ai passé mon adolescence à me donner des excuses, à me satisfaire en quelque sorte de petits poèmes que je faisais à droite à gauche alors que ce n’était pas vraiment ça. Et aujourd’hui, je suis très content d’avoir plongé parce que ça me fait un bien fou.

Pourquoi de la poésie et pas un autre genre littéraire ?

Je pense que la poésie a la capacité de saisir des instants et des émotions qui n’ont pas forcément leur place dans d’autres genres. J’écris de la poésie pour la même raison depuis que je suis petit : la volonté de transmettre une émotion ou quelque chose qui va résonner chez les autres. La poésie est en effet un moyen d’expression que je ne trouve pas dans les formes d’écriture plus formatées. Alors oui, la poésie peut aussi être formatée mais elle possède cette proximité émotionnelle que je ne retrouve pas quand je m’essaye à d’autres genres. Elle me parle de manière plus intime et, avec elle, je peux faire résonner d’autres choses chez les personnes auxquelles je m’adresse.

Pour toi comptent aussi bien le fond que la forme…

Le fond et la forme, oui. C’est la capacité du poème à saisir des instants, des choses très graves ou très dures, des deuils, des émotions très fortes, des amours immenses… J’ai toujours cette volonté-là de plaquer ces émotions sur la page et d’aller les chercher dans le rythme et dans ce qui est à fleur de peau. J’ai envie que la poésie soit ce vaisseau-là pour porter tout ça, que je ne retrouve pas dans d’autres genres.

Comment la poésie existe-t-elle dans notre époque ? Quel est son rôle aujourd’hui et comment résiste-t-elle à tout ce qui se passe ? Est-ce que ce que tu ressentais déjà toutes ces émotions ou sont-elles plus nécessaires étant donné ce qui se passe, pas uniquement parce que tu as grandi mais aussi parce que le monde a changé ?

Je pense que la poésie résiste bien. Parce que, précisément, elle nous invite à prendre ce pas de recul nécessaire sur plein de choses qui peuvent se passer et qui nous bousculent. Aujourd’hui, j’ai le sentiment – peut-être celui de toutes les générations – que tout va à vau-l’eau et que nous ressentons tous une espèce d’impuissance face à toutes ces forces qui se repoussent ou se dévorent en permanence. Tout le monde a son combat à mener, tout le monde a la volonté de faire quelque chose et, finalement, nous tournons tous un peu en rond. La poésie, elle, a ce pouvoir de canaliser de grandes souffrances, de grands désirs, de grandes espérances et de faire résonner sur des sujets hyper graves tout en nous rapprochant de notre humanité. Lire dans un tome poussiéreux ce qui a été écrit par une personne il y a 300 ans nous fait vibrer de la même manière que ce qui a été écrit aujourd’hui. Chacun se projette dans cette histoire d’amour, dans ces guerres qu’il n’a pas vécues ou dans ces souffrances écrites à l’autre bout du globe avec des mots qui ont fait des milliers de kilomètres : la poésie a ce pouvoir-là. C’est pour ça qu’elle est hyper nécessaire et a encore toute sa place.

Comment fais-tu connaître ta poésie aujourd’hui ? Avec les réseaux sociaux, des concours, des revues, des communautés ?

Au début, je me forçais à poster mes poèmes sur Instagram pour me confronter au public et, bien sûr, pour les faire connaître, sans que ce soit une course à la reconnaissance. Je me force de plus en plus à soumettre ce que j’écris à des publics pas toujours apprivoisés. Je participe aussi assez régulièrement à des concours, là aussi pas plus pour participer que pour découvrir d’autres plumes. Je préfère les concours, paradoxalement, qui ne proposent pas de récompense, où l’on ne gagne ni ne perd ! Il s’agit pour moi de trouver d’autres univers, des résonances et des poètes qui me font vivre des émotions. Tout dernièrement, j’ai aussi commencé à faire le tour des lieux associatifs de la ville. Il y a pas mal de scènes ouvertes qui organisent des lectures : j’y ai découvert un monde de poésie orale, justement parlée, qui me plaît beaucoup…

Quel est le public de la poésie aujourd’hui ?

Il me semble qu’il existe une petite sensibilité supplémentaire du public féminin pour la poésie… L’âge, en revanche, reste indiscriminé, à mon sens. La poésie crée une résonance chez les êtres sensibles, des hommes ou des femmes, des jeunes ou des vieux, peu importe, ce sont des gens qui prennent le temps de se projeter. Que ce soit l’espace d’une strophe ou dans la totalité d’un recueil…

Comment écris-tu : la nuit, le jour sur un bout de papier, sur un carnet, en raturant beaucoup, directement sur l’ordinateur ?

J’écris beaucoup sur ordinateur. J’ai en effet une écriture de cochon… Mais c’est vrai que j’aime bien le papier, plus réservé aux sorties dans le train ou dans un parc, et il m’arrive de griffonner des choses qui ont vocation à retourner sur l’ordinateur pour être retravaillées, d’autant plus que je rature souvent sur la version papier. Le numérique a cette capacité de transformer un poème sans garder toutes ses cicatrices ou ses versions successives. J’écris aussi principalement la nuit. Avec mon métier, la fenêtre d’écriture s’ouvre plutôt la nuit, qui offre d’ailleurs des moments d’introspection grâce auxquels je peux visiter des souvenirs, des émotions particulières…

Pourtant, l’inspiration ne vient pas que la nuit, elle vient aussi dans la journée, quand tu regardes par la fenêtre, quand tu es dans le train…

Ah oui, l’inspiration peut frapper n’importe où, n’importe quand, et c’est pour ça que je n’ai pas complètement délaissé le papier et que j’ai toujours des carnets dans mon sac. Il y a même des moments où je me rabats sur le téléphone parce que je dois absolument noter cette phrase-là qui m’a accroché, cette émotion-là, que je revisiterai plus tard…

On dit que les grands peintres ont tous commencé par copier leurs maîtres dans les musées : quels sont les poètes qui t’inspirent ?

Les poètes romantiques ont laissé une trace hyper durable dans mes écrits et dans mon âme. Alors si, aujourd’hui, il n’y a plus aucune vocation à imiter, pendant très longtemps, j’imitais, oui : Lamartine, Victor Hugo… Je reprenais des approches surtout stylistiques, mais pas les thèmes, j’étais déjà en train d’en explorer d’autres, éloignés de cette poésie romantique-là… Plus récemment, le rap et certains artistes qui le pratiquent aujourd’hui m’inspirent parce qu’ils s’éloignent de cette dimension stylistique et revendiquent des fulgurances et des émotions qui résonnent avec moi, et j’essaie de travailler à leur manière…

Comment ta poésie évolue-t-elle, alors ? Cette sensibilité, cette émotion, ces sujets que tu cherches, sont-ils toujours satisfaisants ?

J’essaie de pas m’enfermer. Je pense qu’elle est toujours résolument, absolument, complètement romantique. Ça, ça n’a pas bougé. Ce qui a bougé depuis les débuts, c’est sûrement l’approche : j’essaie de m’éloigner un petit peu de ma subjectivité, ce qui est bizarre à dire… J’essaie de m’autoriser plus d’exploration, plus d’émotions qui ne sont pas les miennes, plus de rapport à des choses qui sont hors de ma zone de confort, qui ne me parlaient pas du tout avant : l’astronomie, la vieillesse, la mort… J’essaie de travailler ces émotions-là et de me mettre à la place des personnes qui traversent ce genre de choses.

C’est ce qu’on peut appeler un risque… Est-ce que tu y trouves de la satisfaction ?

C’est hyper insatisfaisant parce que je m’éloigne très rapidement de ce que je sais faire et trouve très vite mes limites. Mais j’ai l’intention de faire de la poésie qui me fait vibrer. Et pour qu’elle me fasse vibrer, j’ai besoin qu’il y ait une émotion nouvelle, quelque chose de cru. Et s’il n’est pas possible d’effacer complètement cette prise de risque, elle reste très insatisfaisante parce que j’ai souvent l’impression de tâtonner, de ne pas trouver la bonne justesse… Mais ce n’est pas grave, ça signifie que je suis en train de progresser…

Nous avons parlé de l’émotion, de l’inspiration, des sources, du romantisme, du travail… Quelle est la place du style, de la rime, de la forme dans tes poèmes ? Comment tu les travailles ? Sont-ils essentiels ou accessoires ?

J’essaie de donner une place immense à la rime et au rythme. Je pense qu’ils ont encore une place dans la poésie actuelle. Maintenant, sur la manière dont j’aborde mon style, je ne saurais pas dire s’il y a vraiment une notion de travail de ma part. Ils arrivent directement avec le poème, sur le moment vis-à-vis de l’émotion, vis-à-vis de l’histoire que j’ai envie de raconter. Ça fait un tout, un corps, un ensemble. La rime est déjà là et m’accompagne à chaque vers. Pour moi, elle est indissociable de la poésie aujourd’hui. Ça ne signifie pas que je me force à faire de la rime, mais il y a dans cette contrainte une créativité immense qui n’est pas encore épuisée, contrairement à ce que beaucoup de monde a l’air de croire…

Tu ne te satisferais pas de transmettre les mêmes émotions avec de la prose…

Non, je suis un peu ringard, peut-être… Mais pas au point de penser qu’il n’y a pas de poésie dans la prose. C’est quelque chose que j’explorerai peut-être plus tard. Pour l’instant, je reste dans cette approche de la rime qui va de paire avec l’émotion. Et j’aime aussi savoir que la rime est à l’origine de la structure et dans la continuité de la poésie depuis de nombreux siècles. Quelque part, une transmission s’opère depuis que l’homme a décidé de rendre des textes plus facilement mémorisables en les faisant rimer. Cette transmission orale et cette continuité-là me servent pour que le lecteur ou la lectrice trouve dans le poème la fin et m’y rejoigne. Si cette personne se saisit de la rime au vol et est capable d’aller la deviner sur le dernier vers, si elle est capable d’anticiper ce choc-là, alors elle est aussi en avance sur l’émotion et, à mon sens, celle-ci est deux fois plus forte…

Qu’écris-tu en ce moment et que lis-tu ?

En ce moment, j’écris toujours de la poésie… Et je m’essaye à autre chose aussi. C’est balbutiant, mais j’ai commencé à  travailler sur le premier jet d’un roman de fantasy. Alors c’est beaucoup plus long, comme un marathon, je m’accroche, je dois trouver le temps d’écrire sur les deux tableaux. Je reviens à la discipline, et c’est ce qui me manque un peu en ce moment. En lecture, je viens de terminer La femme des sables de Abé Kôbô, un roman japonais avec une approche très japonaise de l’introspection, il ne se passe quasiment rien, et le narrateur ressort transfiguré quand même. À côté de ça, pour chercher un peu d’inspiration dans l’écriture de mon roman de fantasy, j’ai commencé La compagnie Noire de Glenn Cook, un roman très green dark, de la fantasy pure et dure. C’est très bien écrit, et ça me transporte…

Dans la même catégorie

Écrire… sous un autre angle

Écrire, ou chanter, ou danser, ou peindre librement, est en réalité à la portée de tout être pensant, et il s’agit même de sa caractéristique première, puisque toute agitation de neurones est en soi une création.  Ligoté et enchaîné au fond du pire des cachots obscurs et glacés, cet être...

L’urgence d’écrire

Elle se repose est ton nouveau roman. Quel a été le point de départ de cette histoire terrible ? C’est un fait divers, comme pour ton précédent roman, Prêt à tout ? C’est effectivement de nouveau la lecture d’un fait divers qui m’a inspiré Elle se repose. Pour Prêt à...

François Soustre parle de Colette de Jouvenel sur Sud Radio

Interview complète de François Soustre sur Sud Radio

...
Secret Link

Abonnez-vous à la Newsletter Cent Mille Milliards