Tous les deux ans, le Centre national du livre publie un baromètre sur les pratiques des Français vis-à-vis du livre et de la lecture. La parution début avril de cette sixième édition a soulevé une vague d’inquiétude, bien sûr aussitôt avalée par le tsunami quotidien des actualités internationales, politiques, économiques voire sportives, toutes spectaculaires, loin du monde feutré et poli de l’édition.
Une lecture en berne ?
Le 23 mai, Michel Guerrin, rédacteur en chef du Monde, s’emporte sur le sujet de la lecture, bien sûr : « On n’a pas vu une mutation ravageuse. Pour la grande majorité des jeunes, le livre a abandonné aux écrans le plaisir et l’émotion, et se retrouve réduit au savoir contraint par le manuel scolaire. Il est sorti de l’imaginaire des adolescents. » Pourtant, les effets de la lecture sur le cerveau et sur le comportement se révèlent d’une grande richesse. Là encore, les analyses et les études pleuvent, il suffit de rechercher sur Internet pour tomber sur de nombreux articles faisant l’éloge de la lecture pour le bien-être des enfants comme des adultes. Il n’empêche que les faits sont là, comme l’écrit Vincent Edin : « Les mises en place dans l’édition sont en chute constante car l’édition est le seul secteur qui répond à une baisse de la demande par une hausse de l’offre. Comme journaliste, j’ai reçu des catalogues de la rentrée littéraire de grosses maisons avec quelques 50 titres dont une bonne moitié me paraissait très dispensables. Je frémis pour les auteurices de ces derniers, car 95% des nouveautés en France se vendent à moins de 1000 exemplaires. Mais le secteur continue à courir (et à surpublier) comme un canard sans tête… »
Les ventes ralentissent ?
On lit moins, et en plus les ventes ralentissent, tous en conviennent… Même Le Monde , dans l’article cité plus haut, s’en inquiète : « Quant aux 3 500 librairies, elles sont plus proches du sacerdoce que du commerce, avec des chiffres d’affaires en forte baisse depuis le début d’année, et se retrouvent à vendre souvent de la romance. » Mais c’est Jean Caro, qui analyse avec le plus de précision chaque mois sur LinkedIn les résultats commerciaux de l’édition. Ses commentaires ne laissent aucun doute sur la baisse régulière du marché. Voici ce qu’il notait le 22 mai dernier : « La forte volatilité hebdomadaire est réelle. Ami(e)s éditeurs et libraires, la salut viendra d’une gestion intelligente basée sur un compromis du BFR, donc des échéances. » La volatilité d’un marché a rarement été présentée comme un argument positif, hormis pour les spéculateurs, qui aiment le risques. Mais alors ils jouent, et ne construisent rien. Les auteurs, les éditeurs, les libraires ne jouent pas, eux… Une semaine plus tard, le 29 mai, Jean Caro commentait : « Bref, les dents vont continuer à se serrer… La diffusion à la “pépère” vit ses derniers soubresauts et les libraires réalisent qu’ils sont des commerçants et que l’on ne survit pas qu’en vendant ce que l’on aime mais avec ce que les clients attendent en priorité. » Faisons un petit retour en arrière (comme Jean-Pierre Zorio-Prachinet dans Les lendemains plus jamais). Au début du mois de mai, Jean Caro écrivait : « L’embelli aura été de courte durée. Comme je le pressentais il y a trois semaines, la tendance s’inverse brutalement : après un pic artificiel lié à des envois massifs de nouveautés, le chiffre d’affaires replonge. Et pour cause : l’envoi aléatoire de titres sans pilotage data ne fonctionne plus. Il est temps de revenir aux fondamentaux : Le bon livre + Au bon endroit + Au bon moment + Au bon prix. Comme l’affirme justement M. Wellhoff. Libraires, éditeurs, diffuseurs : ceux qui n’intègrent pas une stratégie pilotée par la donnée vont heurter le mur de plein fouet. Il est encore temps de repenser l’offre, les assortiments, les réassorts… avec des outils, pas des intuitions. L’analyse, ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité commerciale. »
Ça tombe bien, Cent Mille Milliards applique pas à pas cette vision puisque l’impression à la demande nous donne toutes les informations dont nous avons besoin : nous savons qui achète quoi, quand, où et, voire, pourquoi. Sans que nous ayons pollué, consommé trop d’énergie ni accaparé les librairies avec des cartons envoyés et d’autres retournés (nous n’avons aucun retour !)… Nous pouvons donc répondre à des demandes avec « le bon livre », « au bon endroit », « au bon moment » et « au bon prix ». Les libraires devraient nous remercier… Pour autant, une objection peut se formuler à un tel suivi exclusivement commercial, sinon financier, préconisé par Jean Caro : comme le souligne Vincent Edin, l’éditeur choisit des œuvres indépendamment du goût du public, c’est là tout son savoir-faire qu’il convient de protéger, vous ne croyez pas ?
Des librairies qui ferment ?
« Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille » avait coutume de dire un ancien président de la République corrézien. Le 26 avril dernier célébrait la fête de la librairie indépendante, l’occasion de publier quelques statistiques sur ce métier si indispensable et pourtant si fragilisé. Et les chiffres ne se révèlent plus aussi euphoriques qu’auparavant : « Selon les données du CNL, on compte, en 2024, 129 créations, 72 fermetures (dont un tiers de librairies spécialisées) et 60 reprises, soit un solde net de +57 établissements. Ce chiffre, bien que positif, est en net recul par rapport à la moyenne annuelle de +108 librairies sur la période 2021–2023. En 2024, on enregistre moins de deux créations pour chaque fermeture. » Facile de parler des ouvertures, pénibles de mentionner des fermetures. Pourtant, nous y sommes : « Après une période relativement stable entre 2017 et 2022 (30 à 40 fermetures par an), le nombre est passé à 60 en 2023 puis à 72 en 2024, dont un tiers concerne des librairies spécialisées. 40% de ces fermetures touchent des établissements ouverts depuis 2017 : un tiers avant la crise sanitaire, deux tiers depuis 2020. » Qui veut encore aujourd’hui choisir un métier aussi fragilisé par un contexte économique, politique, technologique si corrosif ?
De l’or ou de l’art ?
On en revient toujours à ce même constat : pendant que beaucoup survivent avec peu en servant un idéal, quelques autres se gobergent et jonglent avec des milliards. L’édition n’échappe pas à cette réalité capitaliste, construite sur des trous noirs financiers qui engloutissent des sommes faramineuses et assèchent des pans entiers de l’économie. Parce que les premiers groupes d’édition mondiaux se portent très bien, en fait. « Parmi les facteurs de croissance mis en avant par Bertelsmann, l’acquisition de Hay House, aux États-Unis, fin 2023, pour un montant non communiqué. Fondée en 1984 par Louise Hay, la maison est devenue depuis une référence pour les ouvrages de développement personnel, de la santé et du bien-être. Aux États-Unis, PRH assumerait désormais 23,8 % de parts de marché. D’autres acquisitions ont été réalisées récemment, comme celles de Quadrille (précédemment Hardie Grant UK), BOOM ! Studios ou encore Amber-Allen Publishing. » Ça sonne et ça trébuche, certes, mais ça montre aussi l’illusion (ou la bulle) dans laquelle s’enferme un secteur peu conscient de son réel potentiel artistique, culturel. On ne parle que de résultats financiers au détriment de la création littéraire, et les profits ne repose(raie)nt principalement que sur des rachats de concurrents…
De l’IA dans mon cerveau ?
« En même temps », comme le disait un jeune candidat à la présidence de la République amateur d’un écosystème de « start-up nation », comment générer du profit sans prendre le parti des nouvelles technologies quand celles-ci investissent tous les pans de notre vie quotidienne ? L’emmerdement, si vous me permettez, c’est que la lecture, ça prend du temps, précisément, quand tout ce qui est digital prétend nous libérer de ce dernier. Le principal avantage de tout l’univers numérique repose en effet sur la rapidité : n’importe quel raisonnement humain ne peut résister à la vitesse d’exécution d’une puce bourrée de milliards de transistors, tout désormais doit aller plus vite. Déjà, lire prend des heures… Alors écrire, qui prend des jours : « Avec la généralisation de l’intelligence artificielle générative, les livres et guides créés de toute pièce commencent à prendre une place importante sur la place de marché du géant américain. Une recrudescence inquiétante pour les spécialistes contactés par le Guardian, d’autant que certains livres générés par IA traitent de sujets lourds et complexes, comme le TDAH, le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité. » Nous y voilà. On ne lit plus. Pour un peu, on n’écrirait plus… Cent Mille Milliards n’utilise pas 1 octet d’IA. Nous ne produisons que du jus de cerveau humain (100% bio). Bien évidemment, la technologie numérique nous intéresse pour son efficacité dans les tâches administratives voire dans la manipulation de certains outils graphiques. A priori, l’IA n’y est pas prépondérante (encore). Cela ne nous empêche pas de rester régulièrement à l’écoute de ses avancées et de leurs retombées dans nos métiers, pour le moins sensibles. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : nous vivons une époque qui ne laisse aucune place à la sensibilité. S’il existe bien une chose subtile, pourtant, c’est notre cerveau. Et il reste calme, parce que nous avons plein de projets audacieux et créatifs en préparation.