D’où viens-tu ?
Je suis un pur produit cannois. Je suis né à Cannes où j’ai ensuite longtemps vécu avant d’aller un peu partout : un peu à Paris, un peu à Toulouse, un peu dans plusieurs endroits… Mais j’ai surtout vécu à Cannes, Nice, Antibes. Ma mère est née à Cannes, mais pas mon père qui, lui, est né en Savoie. Après la guerre, il est descendu sur la Côte d’Azur pour chercher du travail. Il était menuisier ébéniste. Je suppose qu’il a rencontré ma mère quelque part, je ne l’ai jamais su, à cette époque, on ne parlait pas beaucoup de ces choses-là. Le fait est qu’il est resté à Cannes. C’est vrai aussi que, débarquant de la montagne, il a été passionné par la mer. Il a d’ailleurs construit trois bateaux, des pointus, des bateaux de pêcheurs. Il en avait un peu assez de travailler dans les ateliers, il voulait aller à l’air libre, et il est devenu charpentier de marine. Trois pointus dans une carrière, ce n’est pas beaucoup… C’est parce qu’il est mort jeune malheureusement : il est mort à à 53 ans. Alors, je ne sais pas si c’est une malédiction : dans la famille de mon père, mon grand-père, que je n’ai pas connu, est mort de ce qu’on appelait la phtisie et qui est la tuberculose galopante, et le frère de mon père est mort à 14 ans de tuberculose… Une tuberculose généralisée, c’est un peu comme le cancer, elle se répand partout. Cette génération n’allait pas tellement chez le médecin. Mon père a fait traîner, malheureusement. S’il avait été soigné un an avant, ça ne se serait pas passé comme ça. Donc, la tuberculose est dans la famille…
Tu avais quel âge quand ton père est mort ?
Il est mort en 1979, j’avais 22-23 ans. Et j’étais déjà revenu de Briançon. C’est pour ça que je me suis toujours posé des questions : j’étais resté un mois à l’hôpital de Cannes avant de partir en sanatorium, et mon père passait tous les soirs me voir alors que nous étions cinq malades dans une seule chambre… A-t-il alors été contaminé ? Nous étions en 1976, il est mort trois ans après, on peut toujours se poser la question. Le fait est que, la tuberculose est une maladie de famille. Quoique, mon frère ne l’a pas eue, heureusement.
Revenons à ton enfance à Cannes. Tu y as fait toutes tes études ?
À Cannes, il y a deux grands boulevards parallèles qui essayent d’aller sur la Croisette, mais ils n’y arrivent pas. C’est le boulevard Carnot, qui est un boulevard très rectiligne, un peu sur les hauteurs, si on peut dire, et qui est assez chic parce qu’il y a le lycée Carnot, très bien fréquenté. Et, en contrebas, il y a le boulevard de la République, où je suis né, et qui est un boulevard très tortueux et beaucoup moins chic. D’ailleurs, je suis un cas parce que je suis né à la maison. J’ai toujours fait mes études dans le quartier : l’école primaire n’était pas loin à pied, le collège non plus, et le lycée était juste derrière chez nous. Et puis en 1976, avant de tomber malade, j’ai dû partir à Nice pour aller à l’université. Là, évidemment, ça a été un grand bouleversement parce que je n’étais jamais parti aussi loin. Après, Briançon, c’était encore plus loin…
Tu étais un élève brillant qui aimait lire et écrire…
Ah, non. Non, non. J’ai redoublé une fois en primaire et une seconde fois au collège où il y avait ce qui s’appelait les classes de transition. C’était la méthode Freinet, Célestin Freinet, qui avait mis en place au collège une 6e de transition et une 5e de transition. Je suis donc entré en 6e transition. Et là, me retrouvant alors parmi un peu tous les cas scolaires de Cannes, les mauvais garçons et les fortes têtes, j’ai tout fait pour revenir dans le cycle normal. Malheureusement, je ne suis pas passé en 5e normale mais en 6e normale, comme si je redoublais ma 6e. Après, je me suis rattrapé, j’étais meilleur, quand même, et j’ai eu le bac technique électronique. Tout ça fait que j’ai perdu deux ans. Il y a des âges où, voilà, on est dans les nuages…
… Peut-être parce tu lisais et écrivais déjà ?
Je devais avoir une dizaine d’années, je m’étais fabriqué un petit bureau avec des morceaux de bois, un truc minable, et j’écrivais dessus. Je ne sais plus ce que j’écrivais… En réalité, j’ai toujours été fasciné par mon père qui peignait comme un fou. Il a peint des centaines de tableaux. Mon frère aussi peignait bien. Mais mon père nous disait souvent : « Vous êtes des fainéants, vous ne faites rien… » Je n’étais donc pas terrible en peinture ni au dessin – c’est comme ça que ça se perd… –, mais j’aimais créer des personnages et raconter des histoires… Quand j’étais tout petit, je jouais aux petits soldats : il y avait toute une armée, tout un pays, toute une histoire, des aventures, etc. J’aimais créer ça. Plus tard, j’ai voulu faire de la bande dessinée, c’était le même processus pour raconter des histoires. Mais ce n’est pas allé loin parce que je n’étais vraiment pas à la hauteur. Après, je n’ai plus eu qu’à basculer dans l’écriture, c’est-à-dire de manière beaucoup plus sérieuse, plus construite.
Comment as-tu eu l’idée d’écrire sur ce qui s’est passé à Briançon ?
J’étais encore là-bas, c’était vers les derniers jours, et je me rappelle que je me promenais quand je me suis dit : « Tiens, il faudrait peut-être écrire quelque chose, mettre tout ça sur le papier, tout ce qui s’est passé, tout ça… » C’est resté dans un coin avant de revenir plus tard. Bien entendu, pendant le séjour à Briançon, j’avais pris des notes sur un cahier à spirale parce que j’avais peur d’oublier ce qui s’était passé, ce qui avait été dit… À une époque, quand j’étais au lycée, je tenais un journal intime – ce n’est pas très original – dans lequel tous les jours je faisais des observations. J’ai un peu pensé comme ça et me suis dit qu’il faudrait que j’écrive en rentrant à Cannes. Sauf que le bouleversement était tel que je me suis retrouvé dans une grande spirale de vide, et je n’ai rien fait, j’étais au chômage… J’étais revenu de Briançon en juillet et, vers le mois de novembre, mon père m’a dit : « Peut-être qu’il faudrait que tu cherches du travail, quand même… » J’ai cherché un emploi, travaillé un peu dans une entreprise privée et voulu passer des concours administratifs pour aller à Paris… jusqu’à passer celui de la police, qui me semblait idéal.
Dans Sana 77, tu écris régulièrement à tes parents…
Un éditeur à qui j’avais envoyé les deux premières versions de mon texte m’avait fait des commentaires écrits. C’était bien, mais il ne mâchait pas ses mots ! Et il disait que ces lettres à mes parents étaient complètement inutiles, elles n’avaient rien à faire là. En fait, je les avais insérées pour faire contrepoids entre ce qui se passe et ce qui est raconté : au début, le héros ne dit pas grand-chose puis ses lettres deviennent plus longues avant de raccourcir et, à la fin, il n’y a rien dedans, ce ne sont plus que des banalités, des choses insignifiantes, des bluettes, parce que plus il avance et moins il peut raconter ce qui se passe. Je trouvais utile de montrer ce décalage entre ces deux mondes : le monde d’avant, de ses parents, et celui du sanatorium. Ses parents ne savaient désormais pas grand-chose. D’ailleurs, quand je suis parti en permission pendant dix jours au mois de mai, je n’ai rien raconté. J’ai écrit à mes parents des choses sur Tony, un collègue sympathique, un gros débrouillard, etc., en fait, des banalités. Parce que je ne voulais pas non plus que mes parents soient inquiets. J’ai compris plus tard qu’ils l’étaient. Un jour ma mère m’a dit : « Ohlala, quand tu es tombé malade, l’inquiétude qu’on a eue ! » Quand on est jeune, il y a des choses qui nous échappent…
Les trois pensionnaires de la chambre 217 au sanatorium de Briançon en 1977 : Jean-Pierre, Paul et Tony
C’est plus tard que tu t’es mis à écrire vraiment…
Ça m’est venu « sérieusement » quand j’étais à Paris, lorsque j’ai rencontré mon propriétaire, le docteur Boissonnat. C’était un homme merveilleux. Avec son épouse, ils habitaient un appartement dans le 7e arrondissement, et je leur louais une chambre de bonne. Il était à la retraite et avait été chirurgien urologue – j’ai appris plus tard qu’il avait même été président de la fédération d’urologie. Ces gens aisés étaient d’une simplicité et d’une gentillesse extraordinaires. Avec eux, j’avais trouvé un second foyer, alors que je ne m’y attendais pas. Le docteur lisait beaucoup et avait une bibliothèque magnifique. C’est lui qui a fini par me demander : « Mais qu’est-ce que vous faites dans votre chambre de bonne, là-haut ? Il faut lire, il faut lire ! » Je n’avais rien, pas de télévision, je ne faisais rien… « Il faut lire. Tenez, je vais vous prêter des livres… » Et il a aussitôt commencé. J’ai même encore avec moi des livres de poche qu’il m’a donnés… Après, je suis devenu un grand adepte de la librairie Gibert : je travaillais au quai des Orfèvres, en face de la place Saint-Michel où était la librairie. J’y ai beaucoup acheté de livres. Le docteur Boissonnat m’en a prêté beaucoup, aussi. Et j’ai commencé à beaucoup lire. C’est là que tout a commencé. Un soir, dans ma chambre de bonne, je me suis dit : « Il faudrait que je prenne un cahier et que j’écrive, quand même ! » J’étais aussi en plein rêve parce que le docteur avait, lui, écrit un livre qu’il m’avait passé : si j’écrivais moi aussi un livre qui serait édité, publié et connu, Corinne pourrait le voir, et ce livre serait comme une lettre pour elle… Un vrai fantasme. J’ai donc commencé à écrire. Pour l’anecdote, j’ai envoyé mon premier manuscrit à Albin Michel. Et j’ai honte parce qu’il était réellement écrit à la main, tout en majuscules, un vrai travail « manuscrit » ! Bien entendu, il m’est revenu…
Tu n’avais jamais lu auparavant ?
Ah si ! Quand j’étais au collège, il y avait un professeur de français que j’aimais bien – je l’ai même revu avec plaisir il y a quelques années. Il était presque comme dans Le cercle des poètes disparus et nous avait marqués car il avait dit : « Il faut que vous lisiez un livre par mois, et je vais vous obliger : je vais vous droguer à la lecture ! » Mais lire des grands classiques, Hugo, Balzac, etc., ce n’est pas évident à cet âge-là. Quand j’allais en vacances à Tende, dans la montagne au-dessus de Menton, j’avais un ami parisien. On devait avoir 12 ou 13 ans. Son père le forçait à lire Quatre-vingt-treize de Victor Hugo, le pauvre. Lire comme ça risque d’avoir un effet contraire, ce n’est peut-être pas le bon âge pour lire des livres pareils. Je ne me suis pas vraiment mis à lire à cette époque. À la maison, notre père répétait : « Ceux qui lisent, c’est ceux qui ne savent rien. » Ce qui n’est pas tout à fait faux, et mon père ne lisait pas… Ma mère lisait un peu plus, ce qui fait qu’il n’y avait pas beaucoup de livres, à part de la science-fiction que dévorait mon frère.
Comment choisissais-tu les livres que tu achetais chez Gibert ?
C’est Boissonnat qui me conseillait. Il me disait toujours « Ne passez pas seulement pour payer le loyer : venez, venez quand vous voulez… » Et on discutait. En fait, je l’écoutais, j’étais un nullard total, je n’avais pas grand-chose à dire, alors que lui, il me parlait d’un tas de choses, je prenais des notes parce qu’il me disait des noms, je ne savais pas ce que c’était… Cet homme était passionnant !
Et tu aimais les livres qu’il te proposait de lire ?
Ah oui ! Il avait dû deviner – peut-être en tant que médecin ? – que je m’enquiquinais au travail. Il l’avait vu. Il m’avait dit : « Vous savez, on n’est pas forcément fait pour ce qu’on aime. Parfois, on aime une chose, mais on n’est pas fait pour elle. » Il avait cru que je me plaisais dans la police mais, après avoir lu le manuscrit, il avait compris pourquoi j’étais monté à Paris. Évidemment… J’avais donc écrit mon texte, et j’étais descendu chez les Boissonnat. Je savais que lui n’était pas là parce qu’il partait de temps en temps, il avait de la famille en province. Mais sa femme était restée seule, et je lui ai donc dit : « Ah, j’ai un service à vous demander – cette situation est racontée dans Rien qu’une absence – : j’aimerais bien montrer au docteur ce que j’ai écrit là, je ne sais pas trop ce que ça vaut, ce n’est certainement pas grand-chose, c’est seulement pour avoir son avis… » Oh, ça a été dur de dire ça ! Elle a pris mon texte, il l’a lu et fait dans les marges des annotations et des corrections. Malheureusement, je n’ai plus ce document, c’est dommage. Et puis il m’avait dit : « Bon, il faut tout reprendre… »Ce qui était évident. Et c’est là qu’à la fin, il me demande : « Mais vous l’avez revue, cette fille ? » Voilà, c’est parti comme ça.
Quels sont les auteurs que tu as lus qui ont le plus influencé ton écriture ?
La première influence, c’est celle de Céline. Je ne suis pas un fan de la personne, mais le style du Voyage au bout de la nuit m’a influencé… J’en ai lu plusieurs autres que j’ai trouvé illisibles : Nord, au bout de trois ou quatre pages, j’étais incapable de dire de quoi il parlait. Le côté abstrait, ça va bien cinq minutes, mais j’aime bien comprendre ce que je lis… Enfin, je ne me permettrai pas de critiquer Céline ! Céline râlait d’avoir eu le Renaudot parce qu’il espérait le Goncourt ! C’est le premier auteur qui m’a marqué. J’ai aussi lu Balzac et Zola, mais Zola, c’est dur…
Qu’est-ce qui est dur chez Zola et qui ne l’est pas chez Balzac ?
Zola est très long, très fouillé, ce qui n’est pas le cas du Père Gorio de Balzac, par exemple. Quand j’étais à Paris, je voulais lire les classiques en livre de poche et j’en achetais plein chez Gibert. Le docteur m’avait dit : « Les livres qui ont des tranches dorées sont ceux qu’on ne lit jamais, et ce n’est pas la peine de les acheter. » Mais j’en ai acheté quand même chez Gibert qui vendait des livres d’occasion à l’époque. Alors qu’en fait j’étais plus porté sur la littérature contemporaine, en commençant avec Céline. À chaque fois que je découvrais un auteur qui me plaisait, je réécrivais mon histoire dans son style, et c’était nul. Ce n’était pas ce qu’il fallait faire. En fin de compte, la littérature est un peu comme la cuisine : on sait qu’il faut mettre un tas d’ingrédients mais, à la fin, on fait sa propre tambouille. Bien sûr qu’on est influencé. C’est ce que le docteur disait : « On peut être influencé par plusieurs auteurs, bien entendu. Après, il faut faire sa propre sauce, et ne surtout pas copier. Copier quelqu’un est impossible. Et c’est ridicule. » Je crois que c’était Franquin qui disait ça, aussi : « Au début, copier n’est pas un problème. La difficulté, c’est de trouver sa propre voix. »
Alors, comment as-tu trouvé ton propre style ?
Après Céline, je suis tombé bien des années plus tard sur Cavanna avec Les Ritals, Les Russkoffs… Comme chez Céline, ce n’est pas tellement l’histoire, c’est la façon de travailler, de faire… C’est un peu comme un artisan : devant le meuble d’un ébéniste, quelqu’un du métier cherche à voir comment il a fait ceci, comment il a fait cela. C’est ça qui m’intéresse aussi : la manière de faire, la technique. Le style et l’histoire sont évidemment tous les deux importants, mais c’est un peu comme la beauté et le charme : le style ressemble au charme, il aurait tendance à passer en premier, quand même, parce que c’est lui qui arrive à faire avaler des histoires pas terribles. Le mieux, évidemment, c’est d’avoir les deux… Avoir la beauté et le charme, c’est rare… Ce qui me fait penser que j’ai oublié de mentionner l’influence de l’inoubliable Romain Gary, celui de La vie devant soi, évidemment.
Urbex, anciens sanatoriums de Saint Hilaire du Touvet – © Thierry Llansades
Tu as commencé à écrire Sana 77 à Paris. Jusqu’à quel point connaissais-tu ton histoire ?
Alors c’est curieux, parce qu’il y a des choses dans ce roman, je ne sais même plus si elles se sont produites ou pas… C’est tellement vieux, et j’ai tellement retravaillé ce texte qu’il y a des éléments dont je suis certain et d’autres pour lesquels j’ai des doutes. C’est terrible, la fiction !
Et qu’est-ce que ça change que ce soit arrivé ou pas ?
Oh, c’est plus par conscience, par scrupule… En fin de compte, je pense que, pour la totalité des trois titres du Désordre des choses, les histoires sont vraies à 95%, certains détails sont inventés, d’autres choses modifiées. Je ne sais pas si c’est bon de raconter à 100% la vérité…
Est-ce qu’on est capable de le faire ?
Déjà, est-ce qu’on est capable de le faire, en effet ? Surtout avec ma mémoire qui n’est pas terrible… Et puis tout ce qui s’est vraiment passé n’est pas forcément digeste, il faut le remettre en forme… Sans parler des dialogues : ce qui a été vraiment dit sera déformé par l’écriture. D’ailleurs, qui sait précisément ce qui a été dit ? C’est pour ça que ça ne peut pas être une vérité à 100%. Peut-être est-ce mieux comme ça ?
Qu’est-ce qui t’intéresse le plus : respecter la réalité ou inventer ?
Alors respecter la réalité ne me dérange pas du tout. Et s’il faut arranger un peu, j’arrange. Je n’ai pas honte. Il ne s’agit pas de me mettre en valeur. Tu remarqueras que dans Le désordre des choses, je ne suis pas très brillant. Il n’est pas terrible, Jean-Pierre… À Briançon, il est lamentable. Il a toujours profité de la situation, tout subi du début à la fin. Au dernier moment, il a réagi mais c’est trop tard !!
On en arrive aux Lendemains plus jamais… Au départ, tu pensais aller jusque là ?
Ah non, bien sûr. Même Rien qu’une absence, je n’y pensais pas… Le principe de la trilogie a dû me venir quand je fréquentais une fille à Vallauris. Je lui avais montré mes textes parce qu’elle lisait beaucoup – elle m’avait fait lire Boris Vian. Je lui avais dit que je ferais peut-être une trilogie mais sans trop savoir ce que j’allais mettre dedans, j’étais loin du compte.
Cette trilogie a-t-elle changé le projet initial ?
Le troisième et dernier tome me faisait peur. Je pensais que ça n’allait pas être intéressant, que cette succession de rencontres féminines allait se révéler un peu barbante. Je me disais que ce livre ne tiendrait que grâce aux deux précédents et j’avais peur que l’essence de ces histoires ne se limite qu’à des rencontres… Or, tout ça a finalement un sens qui montre qu’on recherche toujours la même chose : le Graal. Et ça devient une obsession. Bien sûr, tout le monde ne réagit pas de la même manière, j’ai connu des gens qui auraient vite tourné la page… Mais le pire, c’est de ne pas savoir ce qui s’est passé. C’est toujours pareil. Tant que tu ne sais pas, tu te poses toutes les questions…
De quel Graal tu parles ?
Je parle de la disparition de Corinne, évidemment. Mais c’est plus que ça. C’est une histoire d’amour, en fait, la grande histoire… C’était ma première histoire d’amour, et comme dans la chanson de Brassens, c’est sûr que le premier amour, il marque… Comme j’avais cette crainte de raconter quelque chose de pas très intéressant, tous ces passages d’une fille à l’autre un peu amusants mais plutôt anecdotiques voire un peu tristes, j’ai voulu faire des portraits de femmes très différents, sans tomber dans une misogynie facile ni dans le règlement de compte. J’ai beaucoup travaillé, corrigé et enlevé pas mal de choses. Et puis pour éviter que ce soit quand même ennuyeux, plutôt que de tout enchaîner dans l’ordre chronologique, avec le retour de Paris, le chantier du palais des festivals de Cannes, etc., j’ai repris une vieille méthode de cinéma pour attiser le tout et j’ai donc commencé par la fin. J’ai vu pas mal de films ou de séries qui font ça : au début, il se passe quelque chose, et très vite on se retrouve six ans auparavant, puis trois ans, un an avant. On a été appâté avec la scène du début et on nous a emmené en arrière, dans un grand flashback…
Qu’est-ce que tu attends de cette publication sur cette histoire avec Corinne ?
Franchement, je n’attends rien. D’ailleurs, c’est incroyable, parce que j’ai cherché à l’époque tous ceux que j’avais connus à Briançon, tous, même Tony – dont ce n’est pas le vrai nom. Il n’y avait pas Internet, ni les réseaux sociaux, c’est vrai, mais j’ai longtemps cherché sans jamais réussir à trouver quelqu’un. C’est comme si ce qui s’était passé là-haut avait eu un début et une fin et puis c’est tout, il ne reste rien, ce n’est pas la peine de chercher. Extraordinaire ! J’avais noté tous les noms, et je n’ai trouvé qu’une personne, par hasard : celui que j’appelais le Malgache, il était à Paris à la préfecture de police ! Lou Papet, lui, on avait gardé le contact, on s’écrivait et, comme c’est raconté dans Les lendemains, je suis allé le voir à Orange, et il est mort. Et puis c’est tout ! Enfin, pas tout à fait… Un jour, j’étais sur le Vieux-Port à Marseille et je vois assez loin devant moi sur le quai un homme marcher en boitant, comme Paul, le troisième garçon de la chambre, dans Sana 77… Et je suis resté immobile tout en me disant : « Mais ce ne serait pas lui ? » Bien entendu, comme un imbécile, je ne suis pas allé à sa rencontre, j’ai préféré penser que non, ce n’était pas lui. Alors que c’était peut-être lui, parce qu’à l’époque, il habitait vers le Vieux-Port… Il n’empêche, je n’ai retrouvé personne. Personne… Je ne sais pas comment l’expliquer. C’est une parenthèse hermétique. Je ne suis pas sûr qu’on ne me contacte pas un jour, aussi. En tout cas, pendant des années et des années, il ne s’est pas passé un jour sans que je me dise : « Ah, aujourd’hui, peut-être qu’une lettre, un appel, quelque chose va arriver… » J’étais dans dans la nuit… Après, il y a l’explication qui est donnée à la fin des Lendemains. Mais même avec cette explication là…
Quand même, la vie est imprévisible, puisqu’à la sortie d’une église un soir de décembre à Montpellier, elle t’apporte les clés de ce long silence…
Oui, j’étais à Montpellier où je finissais un stage de formation, on était avant Noël, je ne pensais plus à mes histoires, même si ça me revenait de temps en temps. En tout cas, j’en étais loin ce soir-là. Ça faisait plus de vingt-cinq ans… Pourquoi à ce moment-là ? Pourquoi là-bas ? Ce sont des choses difficiles à raconter parce qu’elles sont invraisemblables. La première fois que mon frère est parti au Mexique, il est tombé sur nos voisins à Nice qu’on n’avait plus vus depuis des années… Il tombe sur eux au Mexique ! Que dire ? C’est une espèce de pied de nez du destin…
Quels autres textes as-tu écrits ?
J’ai écrit des histoires pour enfants. À l’époque, Annie – celle qui est dans Les lendemains – travaillait à la bibliothèque de sa mairie. Un jour, elle m’avait dit : « Ah, mais tu devrais participer au concours de L’école des loisirs ! » J’avais donc écrit trois histoires que j’avais envoyées, mais je n’ai rien obtenu. Elle m’a proposé ensuite d’écrire un roman policier pour le Grand Prix du Quai des Orfèvres. Ce que j’ai fait. Même résultat. Et puis l’année dernière, j’ai remanié le roman et l’ai renvoyé. Et j’ai reçu un appel pour me dire que je figurais parmi les cinq finalistes ! La même histoire… Bon, mon roman n’a finalement pas été retenu. Mais ça m’amusait de le renvoyer sans en attendre quelque chose. J’ai toujours aimé les romans policiers, j’en ai lus beaucoup, surtout les Agatha Christie. Ma voisine du dessus, à Cannes, avait toute la collection du Masque, les livres jaunes. Je les ai tous lus. Avant, quand j’avais vingt ans, j’avais adoré Sherlock Holmes… Comme je suis un peu têtu – je ne sais pas si ça se remarque ! –, j’ai renvoyé en octobre dernier un autre manuscrit au Grand Prix du Quai des Orfèvres. Ça m’avait quand même fait râler de passer si près. Le monsieur qui m’avait appelé m’avait dit : « Je vous encourage à renouveler un envoi… » D’accord ! J’en ai donc écrit un autre que j’ai envoyé… Peut-être que cet ancien directeur de la police qui fait partie du jury me rappellera en juin pour me redire : « Surtout, ne le dites à personne et tenez-vous disponible au mois de novembre ! »
Le plaisir d’écrire un roman policier est-il le même que celui d’écrire la trilogie du Désordre ?
Un roman policier, c’est comme un livre pour enfants : c’est complètement imaginaire. Enfin, pas à 100% imaginaire puisqu’on est toujours influencé par ce qu’on a vécu. Quand on crée un personnage, souvent on s’inspire de quelqu’un qu’on a connu pour une description physique ou un caractère. Mais dans un livre pour enfants ou dans un roman policier, l’imagination prime. Le dernier roman que j’ai envoyé est complètement imaginaire, hormis le personnage principal pour lequel je me suis inspiré d’un excellent collègue policier que j’ai connu à Paris et avec qui je suis toujours en relation. En revanche, l’intrigue est entièrement inventée. En fait, j’aime bien inventer. J’aime bien parce que ça torture les méninges, surtout une intrigue policière. Je me suis trituré le cerveau pendant des mois parce qu’il y avait des erreurs, des contresens, des choses qui n’allaient pas, tout ce qui empêche l’histoire de tenir debout. C’est une gymnastique. Et j’adore ça, malgré les nuits courtes que j’ai vécues. Je me levais à quatre heures du matin et reprenais en me disant : « Non, non, mais ça ne va pas… » Parfois, je me réveillais d’un coup au milieu de la nuit avec une voix qui me disait : « Tu as écrit ça, mais ça ne va pas du tout, tu as fait une erreur, là… » Mais, au fond, ce travail-là me plaît.
Ce n’est pas du tout le même travail que pour le Désordre…
Non, une histoire vraie, je veux dire inspirée par ce que tu as vécu, elle coule de source, et l’écriture est plus facile, plus naturelle parce que tu te rappelles ce qui s’est passé. Après, il reste la mise en forme. C’est là qu’intervient un autre travail de création.
Tu prépares autre chose ?
Alors j’ai trois textes pour la jeunesse. Et il y a les deux policiers, celui qui n’a pas été retenu et celui que j’ai envoyé et qui est dans les tuyaux. Et puis il y a un texte sur lequel je travaille qui se déroule aussi dans les années 1970, au collège… Un de mes défauts, c’est que je reviens toujours aux années 1970. Peut-être devrais-je écrire quelque chose qui se passe aujourd’hui ? Les lendemains s’achève en 2001, c’est-à-dire il y a vingt-cinq ans, pas maintenant. Mon dernier texte évoque des choses que j’ai connues mais reste quand même une fiction. Le thème se rapproche de ce que j’ai voulu faire dans Sana 77 : une histoire d’amour. Le héros est attiré physiquement ou par autre chose de mystérieux chez quelqu’un. Il y a la manière dont Tony aime, dans Sana 77 : il aime le physique de Corinne, bien sûr, mais il voit plus loin encore. C’est comme s’il aimait une âme. Je ne sais pas comment l’expliquer. C’est le thème du charme et de la beauté. À un moment donné, quelque chose de transcendant dépasse la simple beauté, le simple physique. Dans Sana 77, le héros se fait embarquer du début à la fin. C’est la fille qui le prend par la main, et c’est parti, tout va bien, c’est agréable, etc. Tony, lui, c’est le contraire : au début, il est séduit, et après il sent qu’il y a autre chose, quelque chose qui le dépasse. Il ne s’agit pas d’amour platonique, c’est autre chose. Mon dernier texte raconte une histoire comme ça : une fascination pour quelqu’un mais sans rien de sexuel…
Tu gardes le même style, quel que soit le genre, sentimental ou policier ?
Dans mes romans policiers, il n’y a pas tellement d’argot, même si j’essaye de garder mon style d’écriture. Dans mes textes pour enfants, il n’y a pas d’argot non plus, évidemment, mais un peu plus de choses amusantes. Ce qui me fait penser qu’une de mes influences, aussi, c’est San Antonio. Lui, en revanche, je n’ai pas attendu le docteur Boissonnat pour le lire : c’était des livres qu’on se passait à Briançon. Il y avait beaucoup d’argot, je ne comprenais rien, mais j’aimais cette façon d’écrire. Ce n’est pas seulement du roman de buffet de gare, Frédéric Dard était un bon écrivain. Et puis c’était des intrigues policières… À propos d’argot, une autre influence aussi que j’ai oubliée, c’est Albertine Sarrazin. Malheureusement, plus personne ne sait qui elle est…Elle a écrit L’astragale, La cavale… Elle est morte à Montpellier en 1967, elle n’avait pas trente ans. J’aimais bien sa manière d’écrire aussi, même si, au début, j’ai eu du mal à lire La cavale, j’ai eu du mal à entrer dans son style. Elle utilise beaucoup l’argot aussi, et je me disais : « Ohlala ! Je ne vais pas y arriver, je ne vais pas y arriver… » Et puis c’est comme un bain, on finit par y entrer, et après on est très bien dedans. Albertine a aussi écrit des poèmes et fait de beaux dessins. Elle était un cas très particulier. Quand on meurt trop jeune, on se demande toujours dans ce cas-là ce qu’elle aurait écrit si elle avait beaucoup plus vécu…
Comment travailles-tu ? Tu écris tout le temps ? Tu fais des plans ?
Je n’arrive pas à écrire trop longtemps, au bout d’un moment, il faut que je sorte, que j’aille prendre l’air. J’écris aussi plutôt le matin, le soir, je m’endors… Je ne fais pas de plan. Je pars un peu au hasard, et ensuite, je reprends, je modifie. Par exemple, pour mon dernier roman policier, je suis parti de quelque chose qui m’est venu à l’esprit, un élément d’une intrigue grâce auquel le coupable pourra être démasqué. Dans un épisode de Colombo que j’avais vu, le coupable avait une bague avec laquelle il marquait un niveau sur une bouteille : c’est ce genre de détail autour duquel on peut bâtir toute une histoire…
Et tu prends des notes sur des petits bouts de papier ?
Je prends des notes quand il me vient des idées. Je me rappelle à Cannes, quand je me baladais en ville, j’avais des morceaux de papier dans la poche, et parfois il me venait une phrase, une idée que je notais aussitôt. Ça peut venir n’importe quand, la nuit aussi, et je me lève alors, sinon, j’oublie et ça me fait râler. Tant que j’écris une histoire, elle me trotte tout le temps dans la tête… Et ce qui est curieux, c’est qu’à la fin – ça me l’a surtout fait pour Sana 77 que j’ai dû réécrire au moins trente fois, c’est fou –, quand c’est fini, il y a une espèce de tristesse qui reste, comme si tous ces gens-là te disaient au revoir, ils s’en vont. C’est terminé. Tu sais que c’est fini, tu as corrigé, tu as tout fait, et c’est fini. Alors oui, après, on peut toujours reprendre. D’ailleurs, c’est ce que je faisais au bout de trois mois, je reprenais tout encore ! Maintenant, là, le livre est terminé. Ça ne signifie pas qu’il est parfait. Je crois que c’est Michel Jonasz qui disait qu’une chanson est bonne quand on n’arrive plus à changer même une virgule… Et puis, peut-être que, du fait d’être né à Cannes, j’ai été déformé par le cinéma : pour construire mes histoires, même policières, j’ai toujours essayé de voir les scènes et les dialogues joués sur un écran. Je ne sais pas si j’ai réussi, mais j’avais cette vision quand j’écrivais… Pour la trilogie, la difficulté est qu’elle se déroule sur une vingtaine d’années, mais pourquoi pas ? À mon avis, c’est surtout Sana 77 et son microcosme dans un milieu fermé qui est très adaptable. C’est vraiment un scénario. Et puis Les lendemains plus jamais aussi, avec son flashback cinématographique… Je suis déformé par le cinéma, c’est vrai. Je dis ça sans aucune prétention. J’ai vu pas mal de films et j’aime bien le cinéma. Je suis né à Cannes…