Liberté, force vive, énergie vitale

Pour cette édition 2026 du Printemps des Poètes, Cent Mille Milliards renouvelle son projet de recueil collaboratif et l’enrichit par un partenariat avec l’artiste Aude Robin.
Plasticienne bretonne ancrée et nourrie par sa terre natale, elle conjugue la richesse de son environnement naturel avec l’épure des philosophies et pratiques artistiques orientales. Portée par l’élégance de l’unique trait de pinceau, son œuvre est une quête de l’essence intime des êtres, une célébration de ce qui nous relie et un hymne à la Nature.

Dans cet entretien, elle révèle son processus créatif transformant ses émotions et ses sensations en traits d’énergie.

Nous te connaissons un peu chez Cent Mille Milliards puisque tu as déjà participé aux deux précédentes éditions du Printemps des Poètes. On aimerait en savoir plus… Qui es-tu, Aude Robin ?
Je suis une artiste plasticienne bretonne, profondément ancrée à ma terre d’origine et au patrimoine naturel breton. C’est d’ailleurs ma principale source d’inspiration. Dans mon travail, je m’inspire de cet environnement naturel par une approche sensorielle. Les émotions et sensations qu’il va susciter en mon esprit et for intérieur se transforment sur le papier ou la toile en ligne, en trait, en énergie, en couleur. Ensuite, j’essaye de mettre de l’ordre dans tout ça en appliquant des principes que j’ai engrangés au fil de lectures de travail, des principes qui sont appliqués en calligraphie asiatique et en peinture ancienne. En lisant certains livres, j’ai senti une forte résonance avec ces principes, et c’est tout simplement comme ça que j’ai développé ma pratique artistique.
Au niveau technique, j’applique la règle de l’unique trait de pinceau, je ne reviens jamais dessus. Il est le reflet d’un instant présent dans tout ce qu’il peut être, dans sa spontanéité, dans son irrégularité aussi… c’est toute la philosophie qu’il peut y avoir dans la peinture et la calligraphie asiatiques.
Par exemple, le Wabi Sabi me touche beaucoup ; le fait d’aller à l’essence des choses, de célébrer la beauté dans leur singularité et irrégularité. Cette approche résonne très fortement avec mon identité d’artiste. L’objectif de cette façon de travailler est d’interroger sur ce qui nous relie à notre environnement naturel, en évoquant notamment les questions sur la fragilité de celui-ci.
Le patrimoine naturel breton est une inépuisable source d’inspiration ; je pense que peu de gens me contrediront. J’y suis immergée au quotidien, puisque je vis en bord de Rance et tout près de la mer. Je baigne constamment dans cette beauté et je me dois de la traduire dans mon travail. En tout cas d’essayer de l’exprimer ou de la manifester. Mais je veux aussi sensibiliser à la préservation de notre environnement, de notre patrimoine naturel. C’est dans cet axe-là que s’oriente mon parcours d’artiste. Je travaille principalement sur papier à l’encre ou acrylique, mais j’aime explorer d’autres supports. En 2025, j’ai eu le plaisir de peindre sur des pièces de lin réalisées par Nolwenn Faligot, créatrice bretonne. Cette collection réalisée en collaboration a été présentée au Festival d’Arvor à Vannes. De nouveaux projets collaboratifs enthousiasmants sont en cours pour 2026.

Dans ton travail d’artiste, tu croises des philosophies et des techniques picturales asiatiques avec la richesse naturelle bretonne….
Oui et il y a plusieurs artistes qui sont pour moi de grandes sources d’inspiration. Je pense à Fabienne Verdier par exemple. C’est une artiste contemporaine qui a une œuvre magistrale et qu’elle continue à développer encore. Sa philosophie et sa façon de percevoir le monde me touchent. Par exemple son travail pour l’expo Le chant des étoiles qui était présenté au musée Unterlinden à Colmar en 2023. Elle a réalisé 76 tableaux peints sur fond en sérigraphie (rainbows) qui font penser à la fin de vie d’une étoile. Elle raconte que c’est parti tout simplement de l’observation d’un effet d’arc-en-ciel à travers l’eau sortant du tuyau d’arrosage, dans son potager. Des choses très simples ! C’est de là qu’elle est partie pour arriver à un travail monumental sur la fin de vie humaine qu’elle met en parallèle avec la fin de vie des étoiles. Je me retrouve totalement dans cette façon qu’elle a de vivre le monde, de le ressentir, de l’exprimer.
Il peut y avoir aussi Giuseppe Penone dans l’épure de son travail, sa capacité à exprimer l’interdépendance de tout ce qui existe. Il y a Pierre Soulages aussi… ce qui me touche dans son travail, c’est l’invisible. Il est le peintre de la lumière. Et c’est cette part invisible qui me parle. La lumière et le spectateur font vivre ses œuvres. C’est ce que j’essaye d’exprimer dans mon travail à ma manière. On trouve souvent des petites sphères dorées dans mes travaux, elles sont là, un peu comme une ponctuation.
Elles rappellent qu’il existe une forme d’invisible ou d’impalpable, quelque chose de mystérieux et sacré dans nos vies. Je m’attèle à essayer d’exprimer l’essence des choses visibles et invisibles. C’est pour ça que je m’éloigne du figuratif et que j’essaye d’aller vraiment vers du ressenti, de l’émotion et de la sensation, de l’intériorité.

Parlons du Printemps des Poètes… Tu avais participé aux deux précédentes éditions. Est-ce que cela signifie que la poésie fait partie intégrante de ton univers créatif à la fois par le dessin et par le texte ?
La poésie nourrit mon inspiration dans mon processus créatif. Je vais forcément d’abord passer par une phase d’émotions où je suis touchée par quelque chose que j’observe. Ensuite je me demande pourquoi ça m’a touchée et, là, il faut que je creuse. Pour creuser et nourrir ce début d’inspiration, je vais lire, je vais aller vers la poésie. Cette phase de lecture m’aide à aller vraiment en profondeur dans l’idée que j’avais au départ. Et ça sert souvent en soutien. Je pense par exemple à la série Outre-mer, parce que je travaille par série, donc la série Outre-mer est toujours faite avec le même bleu. J’y évoque les différents aspects de l’eau. Dans cette série, je me suis beaucoup inspirée de L’eau et les rêves de Gaston Bachelard parce qu’il a une façon poétique d’exprimer des choses, cela fait écho à ma sensibililté. Ce livre-là m’a beaucoup inspirée pour développer ce travail sur les différents aspects de l’eau et notamment sur des choses qui ne sont pas conventionnelles sur la perception que nous avons de l’eau.

Et ce nouveau thème du Printemps des poètes, Liberté. Force vive déployée, que t’inspire-t-il ?
Ce thème me met en mouvement dans mon énergie artistique !! Parce que, pour moi, la liberté, c’est un sujet intime… Ma mère m’a toujours dit que la chose qui était la plus importante pour elle dans sa vie, c’était sa liberté. Elle n’en a jamais manqué, au contraire, et elle a toujours été quelqu’un qui faisait les choix qu’elle voulait.
Je pense que j’ai hérité de cette part-là, de ce profond désir de liberté. Alors ça peut être un concept un peu galvaudé dans lequel nous nous voyons avec tous nos désirs exaucés. Mais moi je ne le perçois pas du tout comme ça. Pour moi, la liberté est quelque chose qui doit se conquérir, qui est comme une montagne à gravir. Nous ne pouvons pas y accéder comme ça !! Nous avons à faire des concessions. C’est une quête. Et je pense qu’il y a beaucoup de gens qui se battent pour acquérir cette vraie liberté dans le monde parce qu’ils en sont privés physiquement ou mentalement. J’en parle dans le domaine de la vie en général, et dans le domaine artistique c’est pareil ; cette liberté de créer est un vrai trésor. Il faut pouvoir le cultiver, aussi. Donc ce thème du Printemps des Poètes m’a touchée parce que j’aimerais tellement que plus de gens soient libres, comme j’ai, moi, la chance de pouvoir l’être dans ma pratique.
La liberté est vraiment quelque chose que j’essaye de cultiver, et j’ai conscience que ce n’est pas simple dans le monde actuel… Nous avons vraiment besoin de ce thème-là du Printemps des Poètes. Il vient à point nommé, et ce n’est pas anodin. Nous voyons des évolutions, des mouvements avec des gens qui cherchent du lien, qui se relient. Moi c’est le moteur de mon travail. Créer du lien, interroger sur ce qui nous relie à notre environnement, ce qui nous relie en tant qu’êtres vivants. Nous faisons partie du même monde, nous faisons partie d’un tout. C’est vraiment une vision profonde que j’ai et dont je ne peux pas me détacher quand je travaille. À chaque fois que je peins, j’ai cette idée de lien en toile de fond.
Et la liberté, c’est un élan d’abord intérieur qui, je pense, peut nous aider à aller vers une forme d’unité. Je suis peut-être quelqu’un d’idéaliste, mais je m’accroche à ça parce qu’il faut bien quelques personnes comme moi…

Je pense que tu n’es pas la seule à avoir cette vision-là et particulièrement en ce moment. Tu as accepté d’illustrer cette année l’évènement collectif que nous organisons dans le cadre du Printemps des Poètes et nous t’en remercions sincèrement. Comment as-tu abordé cette création ?
Dans un premier temps, quand j’ai lu le thème, le mot élan s’est imposé. Pour moi, c’est forcément relié à l’énergie de l’eau. Donc j’y ai vu d’abord du bleu, le fameux bleu outre-mer avec lequel je travaille à chaque fois. Ça devait se matérialiser en bleu parce que l’énergie de l’eau fait écho à une énergie vitale universelle. Nous venons de ce milieu-là, nous y sommes nés. C’est un point commun entre tous les êtres, finalement.
Et forcément, je pense à cette série Outre-mer que j’évoquais tout à l’heure et que j’ai développée au fil des années. Je me suis demandé comment matérialiser le fil de la liberté. J’ai relu l’édito sur le site du Printemps des Poètes et, tout de suite, ça a fait tilt avec ce fil qui se déroule, cet élan pour lutter… Et je voyais un fil qui se déroule de manière ascendante parce que je pense que cette liberté, cet élan, cette force vitale, nous guide vers du mieux donc pour moi on s’élève en tant qu’être humain.
Et puis il y a aussi les gouttes d’eau qui sont pour moi le lien avec la vague, la continuité d’un élan vital, propulsé puis disséminé.

Tu parlais tout à l’heure des lectures qui nourrissent ton travail. Quelles lectures t’ont nourrie pour ce travail ?
Sur ce thème-là, l’inspiration est venue assez vite. C’est vrai que c’est un thème sur lequel j’avais déjà travaillé avant et j’avais déjà tout ce que j’ai pu évoquer à propos du livre de Gaston Bachelard, L’eau et les rêves. Donc ce projet-là est un peu la petite sœur, ou une déclinaison, de la série Outre-mer.

Crédit photo de couverture : @ Clémence Paquier

Crédit autres photos : @ Aude Robin

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