Tu as commencé par écrire des chansons. Pourquoi ? Et à quel âge ?
C’était au début des années 1960, j’avais 16-17 ans. Il se trouve que le hasard de la vie m’a fait croiser au lycée Carnot à Paris un garçon qui s’appelait Michel Hamburger et qui faisait de la musique. Nous sommes devenus très copains. On écoutait Ray Charles, les Beatles… Michel s’est mis au piano et nous avons commencé à écrire des chansons. Voilà. Michel composait la musique, et j’écrivais des petits textes. Ça a commencé comme ça.
Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ?
Il faut remonter un peu en amont… Tout petit, déjà, je lisais beausoup. J’avais un père qui lisait beaucoup, et beaucoup de choses assez sérieuses. J’ai appris avec lui la littérature historique. Et puis, il m’a offert tous les livres de la Bibliothèque rose et de la Bibliothèque verte, où j’ai pu lire Les trois mousquetaires dans une version expurgée ou des trucs comme ça… Il n’y a pas d’écriture sans lecture. Et à propos d’écriture, il y a surtout eu un déclic à l’école avec un professeur de français en cinquième en 1958 : Roger Ikor. C’est l’année où il a obtenu le prix Goncourt avec un roman qui s’appelait Les eaux mêlés. Il était juif, et son livre racontait évidemment son ressenti sur la Shoah. Ce professeur était formidable parce que les devoirs de français qu’il nous donnait ne nous demandaient pas de raconter nos vacances ou ce genre de sujet mais étaient des rédactions sous contrainte : notre professeur était oulipiste, le savait-il ? C’était vraiment les débuts de l’Oulipo inventé par Raymond Queneau. Il nous disait : « Pour la semaine prochaine, décrivez-moi en dix lignes un bifteck cru sur une assiette… » « En sept lignes, un radiateur… » « En quatorze lignes, une mouche sur la vitre… » « La pluie derrière la fenêtre… » etc., etc. Ça a commencé à m’amuser parce que d’une part il y avait des sujets absurdes mais bien vivants et bien concrets qu’il fallait décrire, et d’autre part il y avait la contrainte, le nombre de lignes. Et ce qui était excitant, c’était que s’il nous avait demandé douze lignes et que si nous en faisions quinze, il nous mettait zéro, pour la forme : l’écriture devenait un jeu ! Je me suis beaucoup amusé… À la maison, j’avais des cahiers ou des bouts de papier sur lesquels j’écrivais des trucs. Et tout ça s’est concrétisé plus tard avec Michel Berger quand il s’est agi d’écrire des textes sur ses mélodies ou de lui proposer des textes sur lesquels il composait des mélodies. Quand on écrit un texte pour une chanson, il y a une sacrée contrainte : la mélodie ! Pour les sujets, comme nous avions 16 ou 17 ans, nous parlions de la vie que nous menions, de notre époque. La première chanson qui a eu un succès s’appelait La camomille. C’était une révolte contre les pressions familiales que nous faisaient subir nos parents bourgeois : « On en a assez des tasses de thé, des camomilles en famille… » Bien sûr, les autres sujets portaient sur les premiers émois amoureux, sur les filles, sur nos rêves, sur ce qu’on allait devenir… J’ai écrit comme ça une trentaine de chansons pour Michel, à cette époque. Après, j’ai continué à écrire des chansons, plus ou moins amusantes, notamment pour une vedette totalement inconnue aujourd’hui, Jean Ségurel, immense accordéoniste, chantre musette auvergnate ou limousine. Je lui ai écrit des textes sur ma grand-mère, sur le grand cantou, la grande cheminée dans la cuisine, sur la valse des Corréziens de Paris, etc. des trucs comme ça…
La rime dans la chanson est aussi une forme de contrainte littéraire, comme la durée…
Je ne cherche pas forcément des rimes quand j’écris des chansons ou des poèmes, Je suis plutôt porté par les mots et par les sons. En général, ça tombe bien, ça rime. Disons que c’est instinctif. Et si ça ne rime pas mais que c’est euphonique, je garde. Parce que j’ai toujours pensé que la poésie devait être lue à haute voix. En fait, c’est l’oreille qui me guide, ce n’est pas le texte. Bien sûr, j’assume le fond du texte, mais la forme, les mots et le rythme des vers ou des rimes sont guidés par mon oreille : est-ce que c’est harmonieux ou pas ? Pour la durée des chansons, à l’époque, celles que nous écrivions avaient toutes plus ou moins la même durée. Il fallait surtout respecter le format radiophonique de ce temps-là, c’est-à-dire trois ou quatre minutes…
Comment es-tu passé à la poésie ?
Dans la foulée des chansons, tout simplement. Quelques-unes de mes poésies sont d’ailleurs parues chez Cent Mille Milliards dans le recueil Jardins. J’ai aussi écrit un certain nombre de textes pour des copains, des anniversaires, des mariages, des textes de circonstance pour lesquels j’ai beaucoup utilisé une autre forme qui me plaît particulièrement – c’est mon truc et c’est une de mes matières premières préférées : les jeux de mots… Mais, pour moi, la chanson et la poésie sont exactement la même chose. Tout ce que je viens de dire sur l’harmonie, les mots, les jeux, les rimes l’exprime. D’ailleurs, quelques amateurs se sont emparés de certains de mes poèmes pour les mettre en musique…
Et tu n’as jamais eu envie d’écrire autre chose ? D’écrire des histoires ? Qu’est-ce qui t’inspire ?
Depuis un certain temps, j’ai écrit beaucoup de chroniques – des formats courts – dans lesquelles je raconte l’air du temps. Ce qui est plus politique, l’air du temps est fatalement politique. En tout cas, je n’écris pas de fiction. Sans doute parce que j’ai la flemme et parce que j’ai encore pas mal d’activités professionnelles : je ne suis pas capable de me lever à cinq heures du matin pour me mettre à ma table, écrire jusqu’à huit heures et, puis, après, mener ma vie. Ensuite, je suis un bouffeur de journaux. Je passe la moitié de ma vie à la campagne où, là, j’ai cette espèce d’inspiration de voir le monde depuis le fond de mon jardin, entre le café du matin et le bistrot du coin. Ça, ça m’évoque des choses, ça me passionne et ça m’étonne ! D’une certaine manière, le monde est absurde. En fait, je suis nourri en permanence par l’étrange fonctionnement du monde… Je peux aussi avoir un éclat d’inspiration si tout d’un coup je deviens amoureux, les fleurs qui poussent au printemps dans mon jardin m’émeuvent vraiment, comme la discussion du matin au café du coin sur : « Est-ce qu’il y aura la guerre ? » C’est tellement décalé par rapport à ce que j’écoute sur une chaîne d’infos en continu, à ce que je vois sur les réseaux sociaux que je ne lis pas, à ce que je lis dans le journal du matin.
Comment écris-tu ?
D’abord, je suis presque tout le temps debout et j’ai besoin d’espace. Je marche. Ça concerne aussi bien le fait d’écrire que pour un boulot quelconque. Je marche dans mon jardin, je marche dans mes bureaux., je marche dans la rue. Je tournicote. Et je pose trois mots ou une idée sur des bouts de papier. Quand je le décide après avoir écrit suffisamment, les mots s’organisent dans ma tête et je me mets à écrire…
Peut-on dire qu’une chanson ou une chronique racontent la même chose : quelque chose de contemporain, voire de politique, fatalement, dès qu’on raconte ce que ressentent les gens ?
Oui, mais ce sont deux manières différentes de s’inspirer. La forme vient après. Quand Cent Mille Milliards m’a sollicité pour le Printemps des poètes, immédiatement, je me suis mis à écrire sur des petits papiers à propos des volcans, des désastres climatiques, de la Terre qui tourne sur la tête, etc. J’ai écrit un poème là-dessus, mais ça aurait pu être une chronique aussi…
Est-ce que ça veut dire que tu es quelqu’un d’engagé politiquement ?
La réponse est oui, je suis engagé politiquement. Je passe beaucoup de temps à bavarder avec des hommes politiques dans ma Corrèze natale, mon Limousin, ma Nouvelle Aquitaine ou au niveau national. Je suis engagé dans la discussion. Mais j’ai toujours refusé, et je m’en félicite pleinement aujourd’hui – malgré des sollicitations –, de m’engager au sens où on l’entend normalement c’est-à-dire pour un mandat électoral. Je l’ai fait, un jour, dans mon village : j’ai été conseiller municipal bien élu et, à la fin du mandat, quand on m’a demandé de rester, j’ai répondu que je ne me représentais pas du tout. Tout ça m’ennuyait furieusement. Le cadre à la fois logistique et de pensée qui devient obligatoire m’ennuie et ça, ce n’est pas moi. Je veux rester libre de raconter ce que je veux. Mais dans ce que je raconte, surtout dans les chroniques, on trouve un fond évidemment politique, assez teinté de l’absurdité du monde dans lequel on vit. Bien sûr, quand je souligne ce qui est absurde, je le raconte plutôt en souriant. Ça n’est absolument pas désespéré. Je crois profondément que l’humour est une manière intelligente de raconter les choses : ça fait rire, ça interpelle et peut-être que ça ça fait réfléchir les gens.
Ce que tu écris est une forme de littérature engagée…
Oui : engagée sur le monde, sur la vision du monde, sur ce qui déconne, sur les pistes que je propose parfois avec timidité, etc. Je pense au fond qu’il y a quelque chose de mystérieux qui gouverne le monde au-delà des dirigeants et des appareils politiques. De même je soutiens ce que je raconte, la littérature est une forme d’engagement, de toute façon. J’en suis sûr. Pour quiconque. Un mauvais roman, un livre qui ne m’attire pas, les désespoirs et les angoisses, sont des formes d’engagement. Moi, je tente de me refuser le désespoir.
Quels sont tes auteurs préférés ? Ce sont des auteurs engagés, comme Camus, dont on parle beaucoup aujourd’hui ?
Camus, évidemment… Si on parle de poésie, je vais dire Paul Éluard et René Char, et je suis fou de Jacques Prévert. Si on parle de romans, j’aime Érik Orsenna quand il écrit des vrais romans ou quand il livre ses traités sur la mondialisation : le coton, l’eau ou le papier. Je pense à mon ami Denis Tillinac avec ses sagas corréziennes, ses émotions musicales ou rugbystiques, c’est un des grands stylistes du xxe siècle. J’aime beaucoup les romans policiers des années 1950 et 1960, Carter Brown, Raymond Chandler, Dashiell Hammett qui racontent et dénoncent le cadre dans lequel leurs enquêtes se déroulent. Je relis assez régulièrement Léo Malet. Je suis moins attiré par la production contemporaine, mais j’ai aimé ce livre paru en novembre 2024, Le rêve du pêcheur d’Hemley Boum, l’histoire d’un jeune garçon qui travaillait avec son grand-père pêcheur en Afrique et voit tout d’un coup arriver une usine qui détruit toute la vie locale et le pousse à partir en Europe avant de revenir plus tard, sensible et dissonant, installé dans l’époque. Je lis beaucoup parce que je suis dans quelques jurys littéraires, je reçois pas mal de livres, et je traîne aussi dans des librairies. Matador, de Bernard Pellegrin publié chez Cent Mille Milliards, est formidable. Il m’arrive aussi d’abandonner un livre, ou un auteur : Michael Connelly, par exemple. Par instinct, comme je l’ai beaucoup aimé, j’en achète toujours. Mais ce n’est plus du polar, ce sont des polycopiés documentés sur la structure judiciaire américaine qui racontent plus le fonctionnement d’une enquête que les mobiles qui ont conduit au meurtre… J’évoquais les auteurs français, mais Jim Harrison m’a beaucoup accompagné.
Les livres que tu lis inspirent ton écriture ?
C’est une bonne question ! Je ne sais pas mais j’imagine que oui… Mais je ne le revendique pas. Peut-être que je puise sans doute des idées ? Quand je parle du Rêve du pêcheur, je suis pêcheur moi-même – pas en mer mais de rivière –, ça pourrait me suggérer l’histoire d’un petit garçon dont le grand-père serait braconnier au bord de ma Vézère native dans le monde d’aujourd’hui…
Ta vie a quand même longtemps été orientée vers les mathématiques. Est-ce qu’il y a un lien entre les mathématiques et l’écriture ?
Évidemment ! Mais c’est compliqué à expliquer… Les mathématiques ont leurs mystères, comme l’écriture a les siens et comme elles ont leurs techniques. Les mathématiques aident à ordonner la matière avec la manière de le faire. Elles influent forcément sur la manière d’écrire. Et comme les mathématiques sont mystérieuses, elles autorisent à sortir de la logique. Quand une démonstration achoppe, elle ouvre la possibilité d’aller aux mots et au texte pour essayer de s’en sortir… J’ai fait beaucoup de statistiques, y compris dans mes activités professionnelles. Le côté probabilité et statistique des mathématiques me va bien, en fait. Les probabilités et les statistiques racontent l’incertitude et énoncent des pronostics. Elles autorisent le doute, et la vie est faite de rencontres avec le doute. C’est-ce que j’essaye de raconter dans mes textes. De la même façon, une stratégie industrielle est un exercice de style sur la prévision : qu’est-ce qui se passe ? Comment est la concurrence, où est l’avenir, que disent les courbes de tendance ? Que fait-on fait pour suivre les indices, les indicateurs si on y croit ? Et si on a un doute, quel pari fait-on ? Il faut toujours écouter les signaux faibles et ce qu’enseigne la vie, tous ces petits trucs qui disent que ça ne marche pas comme ça, ce qui par ailleurs encourage à l’innovation et au progrès.
Les mathématiques créent une forme de narration, en quelque sorte… Une forme d’écriture aussi ?
Oui, c’est une forme d’écriture. Par exemple, je déteste les listes, les énumérations : un, deux, trois, quatre, cinq, six, etc. Elles ne racontent rien de juste. Je pense que la vie est plutôt faite de « bulles », qui se forment, maigrissent, grossissent et se télescopent. Tenter de décrire ces bulles et ces télescopages est pour moi une forme de narration. Mon rôle de conseil auprès des entreprises utilise cette manière de lire les situations et les circonstances.
Tu arrives à compartimenter la poésie, les chroniques politiques, l’économie ?
Dans l’exercice d’écrire – par exemple, aujourd’hui, je dois livrer une chronique –, au moment où le texte se distille dans ma tête, je suis capable d’oublier le reste. J’ai peut-être (encore le doute !) des cases dans ma tête, et je passe de l’une à l’autre. En revanche, je suis incapable de percevoir comment une des cases influence l’autre… Je compartimente, mais c’est le même travail pour chaque case, en fait. Je me laisse faire. On m’a souvent dit : « Tu fais n’importe quoi, tu fais tout dans tous les coins ! » Et je réponds systématiquement : « Pas du tout : c’est exactement la même chose ! D’une part, c’est le même boulot, et d’autre part, c’est ma même obsession d’essayer de comprendre le monde et les gens… »
Raymond Queneau était mathématicien, Cent Mille Milliards l’admire beaucoup, entre autres parce qu’il saupoudrait de l’art partout. Est-ce que tu dirais qu’il y a de l’art dans la conduite du monde, qu’elle soit politique ou économique, comme il y en a dans une chanson ou une poésie ?
Je le crois profondément. Il y a de l’art parce qu’il y a de l’imagination, de la recherche de progrès, de la recherche de ce qui justement contredit les prévisions trop formelles, même si je me sers de celles-ci avec habileté. Quand j’ai commencé ma carrière dans l’informatique, il y avait cinquante ordinateurs à Paris… Et j’avais la chance d’en avoir un – pas à moi, bien sûr ! Mes premières missions m’ont conduit à concevoir des modèles sur le traitement des sondages d’opinion, en particulier dans le domaine de la publicité, autant dire dans l’imaginaire. On appelait ça à l’époque de la statistique descriptive : en réalité, je faisais déjà des bulles, des questions avec des critères que je mélangeais pour trouver une image qui résume le mieux la situation à expliquer aux clients. Avec des amis qui voulaient devenir professeur agrégé d’économie, nous avons utilisé cette méthode-là, après des tests complémentaires que j’avais faits, et nous avons mystifié un grand nombre de jury de thèse. Au même moment, je faisais ma thèse d’économie avec mes bulles…
On en arrive à l’intelligence artificielle – déjà à cette époque ! –, qui prétend écrire des histoires alors qu’elle ne fait qu’imiter…
L’intelligence artificielle ne crée absolument pas. Du moins aujourd’hui. Pour qu’elle écrive une histoire, il faut passer du temps avec elle et successivement et en itération lui poser douze mille questions. Si on se contente de lui demander d’écrire un poème sur les vingt ans d’un ami, elle fera quelque chose d’anonyme, de propre, mais convenu, sans aspérités… Pour obtenir quelque chose de parfait, il faudra d’abord le réécrire soi-même et auparavant poser un nombre invraisemblable de questions. L’intelligence artificielle est assez simple, au fond : d’abord, le terme est un oxymore – intelligence et artificielle… –, ensuite ce sont des bases de données incroyables qu’on n’osait pas imaginer il y a cinquante ans avec, pour y accéder, des algorithmes. Un algorithme, c’est de la statistique, ce n’est pas de l’intelligence. Jamais une intelligence artificielle, de mon point de vue, n’inventera un truc qui n’est pas inscrit dans les données et dans leur exploitation. La création, évidemment, c’est sortir de ce carcan. Alors, l’intelligence artificielle peut être une aide formidable, un outil pour balayer tout ce qui précède la création : l’analyse de l’existant, du connu que nous faisons déjà tous en permanence. Ensuite, il faut y aller avec sa tête, son cœur et son estomac pour inventer quelque chose qui, justement, sort de l’épure.
Quels sont tes prochains projets d’écriture ?
Je suis en train de fabriquer un prochain livre de poésie… Et puis je n’arrête pas de travailler et peaufiner un projet que m’a amené un vieux copain et qui est un dictionnaire des mots interdits aujourd’hui. On y travaille, on a trouvé un illustrateur qui nous fait des dessins. Et puis je rassemble aussi toutes mes chroniques pour en faire un seul volume…
Si tu partais sur une île déserte, tu emporterais quels livres ?
Les trois mousquetaires.