L’amour de l’art

Marie-Pierre Landry a longtemps travaillé dans le milieu de l’art à Paris, auprès des galeries ou au ministère de la Culture. Pourtant, depuis l’Algérie où elle est née, depuis Jarnac où elle a grandi jusqu’à son arrivée à Paris, rien ne la destinait à exercer ce goût sûr pour la beauté des œuvres artistiques contemporaines. Comment le destin agit-il ? D’où vient que se développe et se manifeste ainsi un tel discernement ? Peut-être de la lecture et de l’écriture… L’influence de son oncle François, avec qui Marie-Pierre a su entretenir une proximité de cœur et d’esprit, a sans doute été déterminante. Du côté de Jarnac. Quatre oncle et cinquante artistes raconte cette épopée personnelle qui nous murmure qu’elle pourrait très bien être aussi la nôtre : c’est la vie et l’amour qui nous tiennent, et non l’inverse. Précisément ce que nous disent depuis toujours les livres que nous lisons…

Jeune femme sous un parasol à la plage dans les années 60

Quand avez-vous commencé à écrire ?

J’ai tout le temps écrit. Depuis que je suis toute petite. En Algérie, je dessinais, je faisais des petits dessins pour maman, des petites histoires sur du papier toilette, du papier rose qui se déroulait, et je trouvais ça merveilleux. C’était des dessins, pas vraiment des histoires : je n’ai jamais raconté vraiment d’histoires, j’ai surtout écrit des choses que je voyais, que j’avais vécues. Je faisais ça pendant les temps morts, après la classe et, plus tard, après le travail à la galerie. J’écrivais sur des petits bouts de papier. En vérité, je ne me souviens plus quand j’ai écrit ce livre, Du côté de Jarnac. Je me souviens l’avoir écrit avec la secrétaire de l’Institut François Mitterrand : je lui dictais et elle tapait à la machine, mais je devais avoir déjà fait un recueil de ces textes, sans doute… J’écris surtout ce que je vois. Parce que j’ai une grande mémoire visuelle : j’aime beaucoup la peinture, et je me souviens des choses en couleurs. Je prends des notes sur les choses que j’ai vécues ou vues. Parfois, je me réveille la nuit et j’écris : à ce moment-là, quand la conscience n’est pas encore tout à fait présente, des phrases me viennent sur un sujet, et le lendemain  je n’ai plus qu’à prendre le petit bout du fil pour tirer quelque chose… C’est pour ça que j’ai l’impression de ne pas avoir d’imagination : je n’écris que les choses que j’ai vécues.

Le début de Du côté de Jarnac raconte en effet l’histoire de votre famille en Charente…

Oui, je raconte la vie chez mon grand-père qui nous avait accueillis à notre arrivée d’Algérie au moment de la déclaration de guerre en 1939. Nous étions coincés en France parce que nous passions tous les ans nos vacances à Royan, et nous ne pouvions pas retourner en Algérie à ce moment-là. Mon père était officier militaire et changeait de garnison là-bas tous les deux ans. Avant la guerre, nous étions à Tlemcen, la ville religieuse, qui était très très belle. Notre arrivée en Algérie avait eu lieu dans les dunes du désert, dans une oasis très très perdue qui s’appelle Taghit et qui est magnifique.

Vous êtes retournée en Algérie ?

Je suis retournée à Tlemcen avec mon amie Marie. Elle avait été enseignante en coopération et avait vécu chez des amis arabes. Ils étaient venus avec elle en vacances en Charente et j’avais alors fait leur connaissance. Ils nous avaient invitées toutes les deux à faire le tour des lieux où j’avais habité puis le tour de ceux où Marie avait vécu. 

Et donc, en 1939, après vos vacances à Royan, vous ne pouvez pas retourner en Algérie…

Eh oui… Mais nous aurions pu, ou dû, retourner là-bas où nous aurions eu une vie beaucoup plus agréable : ma maman avait fait venir en Algérie une cousine qui avait été ensuite mariée à un officier, et nous l’aurions rejointe. Mais maman n’a pas voulu quitter la France parce que son beau-père, Edmond Landry, était malade, alors que papa était depuis deux mois perdu sur le front. Elle pensait même que son mari était mort… De toutes les façons, si son mari revenait, maman avait peur qu’il lui reproche d’avoir abandonné son père… Et nous sommes donc restés pour Edmond, qui est mort assez rapidement, le jour de l’arrivée des Allemands à Cognac, d’ailleurs. Nous avons alors été recueillis, maman, mon frère, ma sœur et moi, par Joseph Mitterrand à Jarnac, où nous sommes restés toute la guerre. J’ai été pensionnaire à l’Institut Normal Adeline Desir à Cognac, ce qui fait que, plus tard, je suis allée à Paris dans cette même institution catholique bizarre, fréquentée à Cognac par Simone de Beauvoir. J’étais malheureuse d’être pensionnaire là-bas, à quatorze kilomètres de Jarnac où je ne pouvais pas retrouver chaque week-end maman et mon grand-père. Mes tickets de ravitaillement étaient aussi à mon pensionnat, et il était impossible d’utiliser la part des autres à Jarnac… Mais j’étais très contente d’être à Cognac où j’avais un amoureux, lui aussi d’une famille nombreuse de Jarnac, que je pouvais voir ! Nos deux familles amies n’ont pas réussi à se rapprocher, comme ça, de génération en génération : les mariages ont systématiquement raté, alors que tout le monde a été amoureux à toutes les époques… Même François Mitterrand a été amoureux de la fille aînée de cette famille !

Cette maison de Jarnac en a vu passer du monde !

Oui… Et maman adorait cette maison, parce qu’elle adorait sa mère qui l’aimait beaucoup aussi. Maman voulait que cette maison vive toujours. Elle m’interrogeait en me demandant : « Tu la garderas ? Tu la garderas, cette maison ? » Mais moi, je savais que ma sœur et moi allions en hériter alors que je n’avais pas d’argent et que ma sœur non plus. C’était difficile de garder cet endroit, même en organisant déjà à l’époque la visite d’une partie du lieu. Je ne pouvais pas résister et j’aurais été écrasée… Nous avons donc tous préféré que la maison reste en l’état, puisque François voulait que rien ne bouge et que l’on puisse la visiter. La mairie l’a d’abord reprise avant que ce soit l’Institut François Mitterrand. Monsieur Raffarin a été l’un des premiers soutiens financiers. Céder cette maison nous a fait vraiment beaucoup de peine à ma sœur et moi. Alors que nos cousins, non : certains habitaient Jarnac mais ailleurs, et les autres étaient montés à Paris pour travailler. Tout le monde montait à Paris pour travailler…

Pourquoi François Mitterrand ne voulait-il rien changer ?

Moi non plus, je ne voulais rien changer. Cette maison était comme ça depuis toujours, un vrai musée. Le moindre changement de place d’une pendule faisait des histoires effroyables. Mais c’est vrai que François l’aimait réellement beaucoup. Quelques fois, il couchait dans une chambre, d’autres fois dans une autre. Lors de sa troisième évasion, il est venu dormir à la maison dans une chambre d’où il pouvait s’enfuir par les toits et aller dans les granges dans le fond… 

Dans la seconde partie du livre, vous êtes à Paris, vous travaillez dans le milieu de l’art. Comment avez-vous découvert ce dernier ?

Mon père m’avait poussée à entrer à la Comédie française. J’en avais envie, mais pas trop, finalement. J’avais donc passé le concours du Conservatoire et j’étais très contente, parce que j’avais eu la voix du cours Simon, le fameux Simon, qui avait voté pour moi. Mais à cette époque-là, j’étais très jeune et je faisais encore mes études à l’Institut Normal Adeline Desir. Certains cours de théâtre avaient lieu le mardi et le vendredi, et je les manquais donc systématiquement, en particulier celui d’une fameuse professeur, très très renommée. Je ne pouvais pas être là quand elle donnait son cours… Ce qui fait qu’au moment du concours, voyant que j’avais beaucoup de voix, elle a dit : « Oh, mais cette petite, elle peut bien faire un an de plus, on ne la voit jamais ! » Il aurait fallu que je refasse encore un an de cours ! Mais je n’avais pas l’argent, et mes parents, au sortir de la guerre, non plus… J’ai été toujours très malheureuse de ne pas avoir de possibilités, oui, j’ai beaucoup souffert de mon manque d’argent…

Vous n’avez donc pas fait le Conservatoire… Comment êtes-vous entrée dans le milieu des galeries d’art ?

Il fallait que je travaille. Heureusement, j’avais une tante, ma marraine, qui m’a fait prendre des cours de sténotypie et de dactylographie. Des amis m’ont demandé si je savais taper à la machine, comme j’avais répondu oui, je suis entrée chez un éditeur, où j’ai appris beaucoup de choses. J’étais la secrétaire du directeur, et on recevait souvent des artistes, ce qui fait que j’en ai beaucoup rencontré qui n’étaient pas encore connus, comme le sculpteur César qui m’invitait à manger des pâtes chez lui… Au bout d’un moment, j’en ai eu marre d’être enfermée dans un bureau, et j’ai proposé de m’occuper de la publicité de l’Annuaire international des galeries publié par cette maison. Et j’ai alors été en contact avec toutes les femmes les plus odieuses et insupportables de Paris : les directrices de galeries. Heureusement, il y avait Michel Dauberville, de la galerie Bernheim Jeune, un garçon sympathique et beau comme tout, dont je suis tombée amoureuse. Et puis je suis entrée au théâtre des Mathurins dirigé par l’épouse de Harry Baur. Le matin, je m’occupais de la publicité de l’Annuaire, et l’après-midi j’étais secrétaire de Madame Harry Baur, une femme merveilleuse, une grosse Turque couverte de bijoux, on aurait dit un arbre de Noël. Ce théâtre des Mathurins était inénarrable… Elle avait aussi un petit ami bien plus jeune qu’elle qui écrivait des livres. Il me les dictait pour que je les tape à la machine. Mais ce qui m’a persécutée tout au long de ma vie, c’est que je n’ai pas d’orthographe, réellement, alors que j’ai toujours lu des quantités de livres tout le temps. Il me dictait, et c’était amusant parce que j’étais obligée de demander l’orthographe : je me souviens que c’était un livre de philosophie, qu’il y avait l’expression « le secteur mis à nu », et que je voyais un facteur déshabillé ! J’étais vraiment très heureuse aux Mathurins… Madame Harry Baur m’a d’ailleurs proposé de lui succéder, puisque je lisais beaucoup, à condition de dépenser deux millions de francs par mois pour garder le théâtre en ordre de marche… Bien sûr, je n’avais pas de sous, et il a fallu que je trouve un autre métier. Grâce à mes rencontres dans les galeries pour les publicités de l’Annuaire international, deux directrices m’ont demandé de travailler pour elles l’après-midi : la première me faisait peur et vendait les œuvres de Balthus, et la seconde était Mira Jacob, qui avait l’air beaucoup plus rigolote et que j’ai choisie. Elle dirigeait la galerie du Bateau-Lavoir, rue de Seine. D’ailleurs, je suis à peine arrivée qu’elle s’est mise à vendre Delvaux… Je suis restée dix-neuf ans avec elle, comme secrétaire. Mais, comme secrétaire, il n’y a pas grand-chose à faire. Madame Jacob travaillait au premier étage où elle vendait surtout des dessins d’artistes célèbres, Villon, Redon, Breton, et moi je m’ennuyais au rez-de-chaussée. Alors j’ai créé un rayon gravures, qui a très bien fonctionné pendant toutes ces années. Mira Jacob avait en fait un caractère de cochon. Elle me terrifiait mais était un remarquable professeur qui m’a beaucoup appris. Elle avait un goût merveilleux qui faisait sa réputation. Et nous nous comprenions : à chaque fois que j’achetais seule une gravure, elle aimait et approuvait. Nous avions le même goût, mais le sien était infiniment plus vaste… Au bout d’un moment, elle m’avait promis la gérance de la galerie, ces deux fils faisant médecine. Mais le jour où je lui propose enfin de la prendre, elle refuse en m’expliquant : « Vous allez me manger sur la tête ! » Il faut dire qu’elle détestait François Mitterrand. Chaque fois qu’il était battu, elle m’obligeait à sabler le champagne avec elle. Elle m’en voulait surtout parce que François ne nous envoyait pas de clients, ce qui n’était pas du tout le genre de mon oncle, contrairement à ce qui passait dans les autres galeries. En revanche, il venait souvent se promener le samedi, avec son chien. Il allait régulièrement visiter les libraires de Saint-Germain-des-Prés et les galeristes aussi. Une fois, il était avec Anne Pingeot qui était enceinte, il ne nous a pas présentées, mais j’ai très bien compris. C’est comme ça qu’il a vu mon goût, ce que je faisais, ce que j’aimais. Et il aimait beaucoup. Je le voyais fréquemment aussi parce que j’allais souvent déjeuner chez François et Danièle, rue Guynemer.

Et vous avez quitté le Bateau-Lavoir pour entrer au ministère de la Culture…

Oui. Je connaissais Jack Lang qui venait à Latche, il savait qui j’étais, et je suis entrée au ministère de la Culture en tant que conseiller artistique. Je faisais partie des commissions d’achat d’État qui donnaient leur accord pour les acquisitions des musées, entre autres… À ce moment-là, François Mitterrand offrait tout le temps les cadeaux présidentiels aux chefs d’État. Des propositions étaient en général faites par le ministère des Affaires étrangères qui se renseignait par les ambassades : la princesse Untel souhaiterait avoir ceci, tel chef d’État voudrait avoir cela… Ces conseils d’ambassade à ambassade étaient très utiles. Mais chaque fois qu’on présentait à François le cadeau à offrir, il le refusait parce qu’il n’était pas à son goût. Il voulait offrir des présents qu’il aimait et avait honte d’offrir des objets qu’il trouvait moches. Il m’a alors téléphoné un jour pour me dire : « Écoute, Marie-Pierre, tu pourrais peut-être m’aider… » Je me suis demandé comment moi, je pouvais bien l’aider ! Il m’a reçu à l’Élysée et m’a dit : « Voilà : je dois offrir des cadeaux tout le temps. Puisque tu travailles au ministère de la Culture, tu es au courant d’à peu près tout ce qui se passe au niveau artistique. Et puis après tes années à la galerie, tu connais beaucoup d’artistes… Donc, c’est toi qui me proposeras des cadeaux. Tu ne les achètes pas, tu me les amènes, je les prends ou je ne les prends pas. » J’ai alors dû vraiment l’habituer à un tout nouveau système parce que, chaque fois que j’apportais des œuvres, il choisissait et me demandait : « Je prends celle-ci, mais je la donne à qui ? » Et je lui répondais :  « Ah, moi, je ne sais pas, je ne connais pas tes clients ! Je vais te faire un livre avec toutes les œuvres dedans : comme ça, tu pourras choisir dans ton album tous les cadeaux que tu as déjà achetés… Ce sera pour l’un ou pour l’autre. » C’est comme ça qu’on a fonctionné. La plupart du temps, il appréciait tout ce que j’avais sélectionné pour lui.

Photo noir et blanc de Marie-Pierre Landry et son oncle François Mitterrand dans un grand escalier

Comment expliquez-vous que vous vous entendiez si bien tous les deux ? 

On s’entendait bien depuis tout le temps, depuis que j’étais toute petite. Il y avait quatre oncles dans la famille, et nous étions quatre petites filles de nos grands-parents : chacune a choisi son oncle, j’avais choisi François, et François m’avait choisie. Et depuis, François s’est beaucoup occupé de moi. 

Vous lisiez aussi beaucoup tous les deux…

Oui, bien sûr, mais nous ne lisions pas ensemble, nous n’avions pas la même vie… Alors nous avions les mêmes goûts artistiques mais, pour la lecture, je ne sais pas, nous aimions les classiques tous les deux, pour le reste, pas forcément… Je n’ai jamais lu de livre de gare, même pas de roman policier, je lisais les grands Américains, Chandler, Chase… Il y avait de tout, comme livres, à Jarnac, pour tous les âges : de La famille Fenouillard jusqu’à La revue des deux mondes. Il y avait des bibliothèques partout. Toutes les chambres avaient des livres. Mes quatre oncles avaient lu tout le temps… Et moi, comme je lisais tout le temps aussi, je me faisais attraper parce que je ne surveillais pas les enfants qui volaient de la confiture dans les pots en laissant soigneusement le même niveau pour ne pas que ça se voit, ils faisaient toutes les bêtises possibles et imaginables, et on me disait : « Quand même, quelle andouille ! Tu n’es pas capable de garder les enfants ! » Ben oui, moi, je ne surveillais pas, je lisais : dans la pièce où je lisais, les enfants avaient enfermé dans une malle ma petite sœur Brigitte sans que je m’en rende compte ! Personne ne savait où elle était, et j’étais pourtant là, lisant, assise sur une chaise d’enfant, au-dessus des événements… 

Après la lecture, un peu d’écriture : vous disiez que vous écriviez tout le temps, que vous preniez des notes. Même au ministère de la Culture ? 

Oui, j’écrivais tout le temps. Je ne sais pas si ça s’appelle des notes : je racontais ce que j’avais fait dans la journée… J’écrivais aussi pendant les vacances, à Latche, avec Danielle et François. Danielle était très très généreuse, elle me considérait comme sa petite sœur, je me suis très bien entendu avec eux deux. Mais, avec elle, je n’ai jamais parlé, parce que nous étions diamétralement opposées. Son père était vraiment quelqu’un de bien : il avait été renvoyé parce qu’il n’avait pas dénoncé les Juifs quand il était directeur ou proviseur d’un collège… Et Danielle me disait : « C’est avec toi que je voudrais passer mon grand âge à Latche. » Parce que je ne parlais pas. Et elle non plus. Nous tricotions, ramassions les haricots, faisions la cuisine, mais il ne fallait pas que nous nous parlions, sinon nous nous serions battues !

À part Du côté de Jarnac, vous avez écrit autre chose… 

Ah, oui… À Paris, je suis tombée amoureuse d’un homme… J’ai eu beaucoup de fiancés mais ne me suis jamais mariée. Ces hommes étaient tous très bien, mais ils voulaient tous que je devienne comme eux : si j’en épousais un de très catholique, il fallait que j’aille m’occuper du catéchisme à l’église ou que je devienne tout à fait amidonnée ! Amoureuse d’un autre, si je l’épousais, il fallait que je devienne tout à fait autre chose… C’est un défaut masculin, de penser qu’une épouse doit ressembler à son mari afin de créer un couple idéal ! Et moi, au bout d’un an, j’en avais marre à la fin… Je me rendais compte que j’étais amoureuse d’un homme parce qu’il valait le coup, mais pas pour la vie… Alors quand un fiancé venait à Latche, il était très bien reçu et déclaré « de la famille » par François, Danielle, Roger, Christine… et le garçon était tout heureux de conduire la Thunderbird de Roger Hanin, il était vraiment le fiancé idéal… Et l’année suivante, eh bien, ce n’était plus le même garçon… Et tout le monde disait : « Tu n’as pas de cœur ! Comme il était gentil, ce garçon ! » Sauf François, qui ne prenait pas part aux récriminations… Alors, je suis tombée amoureuse d’un homme marié, bien sûr, avec des enfants, bien sûr, très charmant, très connu… Et c’est là que j’ai inventé cette histoire d’Un voyage avec toi

Cette histoire, vous l’avez écrite sur le moment ou longtemps après ? Comment est-elle venue ?

Comme je le disais, j’ai beaucoup de mémoire visuelle en couleurs. Et j’avais très envie de partir en voyage avec cet homme, qui refusait de m’emmener avec lui : il ne voulait pas que François sache que nous nous fréquentions parce qu’ils travaillaient plus ou moins ensemble. Alors je ne sais plus comment j’ai pris des notes, d’autant plus que cette histoire a duré très peu de temps. Mais c’était quand même quelque chose d’important que je voulais écrire. Et lui, qui n’était pas amoureux, m’a aimée quand nous avons rompu, quand il a compris que je n’étais pas comme il l’avait cru… J’ai choisi de raconter un voyage avec lui en Grèce parce que je connaissais ce pays, j’étais déjà réellement allée là-bas, mais seule, et j’ai imaginé qu’il était avec moi… J’étais fascinée par lui. Ce que je vivais était un éblouissement. Une conquête. Quand je l’ai vu, je voulais qu’il m’aime. Et je voulais l’écrire parce que c’était une jolie histoire et pour montrer que j’avais autant de qualités que lui, que je n’étais pas une femme qui voulait absolument conquérir un homme comme un trophée. Je n’étais pas comme ça. Il pensait que j’étais d’un milieu facile alors que ce n’était pas vrai du tout, il n’a pas compris qui j’étais…

Il y a d’autres textes que vous avez écrits ?

Oh, il y a des notes… Des petites histoires séparées… C’est un méli-mélo : il y a des poèmes, des chansons, des déplorations, c’est-à-dire des écrits sur des amis qui sont morts, des descriptions d’expositions, des rencontres avec des artistes. J’ai appelé ça Où es-tu Mimi ? : quand j’étais petite, j’étais toujours dans la lune, je lisais ou alors je ne faisais pas attention, je ne m’occupais pas des enfants, on s’amusait beaucoup ensemble quand même, mais je n’avais pas le sens des responsabilités, et maman me disait donc toujours : « Où es-tu mimi ? Où es-tu ? Marie-Pierre, à quoi penses-tu ? » D’ailleurs, elle n’aimait pas ma façon d’écrire. Elle me disait : « Je n’y comprends rien ! » Elle était extrêmement classique. C’est elle qui faisait tous les scripts des documentaires de mon père. Elle l’accompagnait partout après avoir négocié les contrats avec Air France ou Les messageries maritimes, etc. C’est une femme qui a tenu son mari, qui était son cousin germain. Ils se sont toujours aimés mais, chaque fois que papa allait dans une île, il y vivait, à Tahiti avec une tahitienne, à La Réunion  avec une réunionnaise… et maman était toujours obligée d’aller le chercher car c’était avec elle qu’il vivait véritablement. Elle a été torturée toute sa vie parce qu’elle devait choisir entre ses enfants et son mari. Elle a quand même réussi à ramener un père à ses enfants… Mais je crois que mon père a été empoisonné par une maîtresse qu’il avait à La Réunion : cette femme lui faisait boire du poison et du contre-poison. Il suffisait alors que maman, la véritable épouse, arrive pour que papa n’ait plus son contre-poison…  François a été adorable parce qu’un jour, quand je travaillais chez Mira Jacob, il était ministre de la France d’Outre-mer et m’a fait appeler un jour au ministère. Il m’a montré une grosse mappemonde et m’a dit en posant son doigt sur un endroit : « Tu vois, dans huit jours, on sera là… » Et il m’a emmenée… à la Réunion, que j’ai donc connue en 1950. Quand mon père est mort en 1957, j’ai demandé à François de m’emmener avec lui à Madagascar : « Mon père est enterré là-bas, je ne suis pas allée sur sa tombe, tu pourrais m’emmener… » Et il me répond : « Tu sais, en ce moment, la situation n’est pas bonne, les journalistes… Enfin, on en reparle plus tard. » Je lui en reparle, et il me dit que la situation n’a pas changé. J’ai été furax. Je me suis précipitée chez la personne qui s’occupait des voyages et lui ai demandé la liste des passagers, sur laquelle il y avait deux personnes de la famille de Danielle ! Alors j’ai écrit un mot à François, il fallait lui écrire, pas lui parler : « Je comprends tes raisons. Mais ton choix n’est pas juste. » C’est tout. Deux lignes. Une demi-heure après, la secrétaire me disait : « Marie-Pierre, vous partez à Madagascar. » François était très juste. Et puis les amitiés étaient des amitiés, elles duraient toute la vie. Il était très correct tout le temps…

Qu’est-ce que vous lisez en ce moment ? 

Mon cousin Olivier m’a dit que ce livre avait fait ses délices aussi : les Mémoires de la comtesse de Boigne. Vous n’avez pas lu ça ? Une merveille ! Elle était beaucoup plus que comtesse, en réalité. Cette femme a passé sa petite enfance bercée par les filles de Louis XV et elle a écrit ses mémoires jusqu’à la révolution de Juillet ! Elle écrivait merveilleusement, une vraie langue de vipère, c’est absolument marrant parce qu’elle critique tout le monde. Elle a très bien connu les rois, Napoléon, Madame de Staël, La Récamier… Ses mémoires sont magnifiques, et c’est publié au Mercure de France. J’aime bien l’histoire de France, surtout les histoires racontées par des femmes. Et puis j’aime les histoires de voyage : Nicolas Bouvier, Pierre Loti… Et Victor Hugo, aussi : il faut lire Les misérables en entier, c’est magnifique ! Zola me semble plus être du bavardage… En littérature contemporaine, il y a les Sud-Américains, et García Márquez, Chronique d’une mort annoncée qu’il m’a dédicacé avec un petit dessin. Je l’avais rencontré quand François Mitterrand a été élu, il avait été invité à l’Élysée. Et puis Giono, Zweig, Magris, Énard, Pamuk… Et Yourcenar, au centre de tous. Mais, en ce qui concerne la lecture, toute la famille Mitterrand repose sur La famille Fenouillard. C’est le premier livre qu’on lit.

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