Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to rot, for the tree to drop
Here is a strange and bitter cry.*
Lewis Allen, Strange fruits.
Bercé par les murmures du ressac et de la brise, étourdi par le spectacle des roches étincelantes et déchiquetées à l’horizon, aveuglé par le friselis de la lumière d’argent, l’œil perçoit comme par mégarde l’immobilisation de la ligne de varech.
Certes elle ondule encore sur l’estran de l’anse, chevelure brune et brillante aux mille bulles, étirée entre le sable parcouru d’insectes minuscules et la mousse beige qui ourle l’eau des vagues émeraude longues et plates, mais elle a cessé de progresser vers le haut.
Meurent encore sous son ventre quelques trains de houle, puis elle se tétanise, tandis qu’apparaît entre elle et l’écume une fine zone sombre, humide et lisse, ferme, que chaque vague laisse s’agrandir. L’océan bat en retraite.
Aucune masse à soulever n’impressionne, du moment qu’on arme ensemble dans l’effort souffle, bras et cuisses. On peut lire et parler en même temps, jouer plusieurs parties de front, on ne laisse nul problème sans solution, on n’éprouve aucunement la nécessité du sommeil.
Et puis un jour, ayant fait un simple bond pour franchir un mur dont la hauteur ne dépasse même pas votre taille, on se retrouve bloqué les bras pliés, incapable de l’ultime effort.
Un peu plus tard, développant un raisonnement ou un propos ardu qui semblaient pourtant linéaires, on en perd le point de départ, et même on ne parvient pas à retrouver le nom d’un lieu ou d’un être que l’on souhaitait y citer à comparaître.
Il y a désormais deux espaces distincts de part et d’autre de la laisse. En amont, une bande sèche et poudreuse où le pied s’enfonce, qui mène à la dune et son duvet d’herbes et d’oyats, et plus loin aux marais.
En aval, plane et dure, s’accroit une pente où le pas semble assécher la zone qui l’entoure sans qu’elle ne s’affaisse. Parfois une roche luisante y affleure, ceinte d’un maigre fossé d’eau peu profonde, parfois s’y inscrit le souvenir ondulant du clapot.
A l’horizon les îlots changent de formes en se déshabillant de l’océan, on a le sentiment de s’enfoncer dans le sol comme tout monte autour de soi, un nouveau monde se dessine, incertain et transitoire.
On mesure et calcule désormais ses gestes afin d’éviter de se blesser, on porte un bonnet ou une écharpe, on veille à son repos, on simplifie son discours, laissant s’effacer la ressource de certains mots trop complexes.
Pourtant on ne s’avoue pas vaincu, on voyage, on rencontre, on célèbre, on fait diversion. Parfois on tente encore d’apprendre, à tout le moins on pratique les arts connus, on répète les anciennes gammes.
Mais le poids en fonte de l’horloge descend de cliquet en cliquet, indifférent au bout de son fil.
La gigantesque baie est désormais presque totalement vide d’eau, vaste désert beige, humide et brillant, aux veines bleu sombre qui rejoignent au loin l’espace maritime devenu invisible, mais dont le parfum demeure.
De petits groupes d’oiseaux aux longues pattes pêchent en picorant ici et là vers surpris et jeunes crustacés farouches, des crabes ridicules filent à l’amble de flaque en flaque.
Loin là-haut sur la plage, la ligne de goémon atteste d’un passé disparu, d’un futur possible. Le monde a changé, mais peut-être n’est-ce pas irrémédiable, si la Lune continue de tourner.
L’univers qui semblait pourtant hier à portée de main et de regard, est devenu inaccessible. La porte de la chambre elle-même est trop lointaine, l’ombre s’étend. L’eau reviendra recouvrir cette vie, en engendrer une autre.
* Voici un fruit à cueillir pour les corbeaux,
À gâter pour la pluie, à sucer pour le vent,
À pourrir pour le soleil, à rejeter pour l’arbre,
Voici un cri étrange et amer.