Jusant

Benoît Lugan

 

Un peu de métaphysique de bord de mer au sortir de l’hiver ?

Paysage de bord de mer au moment du jusant

Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to rot, for the tree to drop
Here is a strange and bitter cry.
*

Lewis Allen, Strange fruits.

Bercé par les murmures du ressac et de la brise, étourdi par le spectacle des roches étincelantes et déchiquetées à l’horizon, aveuglé par le friselis de la lumière d’argent, l’œil perçoit comme par mégarde l’immobilisation de la ligne de varech. 

Certes elle ondule encore sur l’estran de l’anse, chevelure brune et brillante aux mille bulles, étirée entre le sable parcouru d’insectes minuscules et la mousse beige qui ourle l’eau des vagues émeraude longues et plates, mais elle a cessé de progresser vers le haut.

Meurent encore sous son ventre quelques trains de houle, puis elle se tétanise, tandis qu’apparaît entre elle et l’écume une fine zone sombre, humide et lisse, ferme, que chaque vague laisse s’agrandir. L’océan bat en retraite.

Il y a désormais deux espaces distincts de part et d’autre de la laisse. En amont, une bande sèche et poudreuse où le pied s’enfonce, qui mène à la dune et son duvet d’herbes et d’oyats, et plus loin aux marais. 

En aval, plane et dure, s’accroit une pente où le pas semble assécher la zone qui l’entoure sans qu’elle ne s’affaisse. Parfois une roche luisante y affleure, ceinte d’un maigre fossé d’eau peu profonde, parfois s’y inscrit le souvenir ondulant du clapot.

A l’horizon les îlots changent de formes en se déshabillant de l’océan, on a le sentiment de s’enfoncer dans le sol comme tout monte autour de soi, un nouveau monde se dessine, incertain et transitoire.

La gigantesque baie est désormais presque totalement vide d’eau, vaste désert beige, humide et brillant, aux veines bleu sombre qui rejoignent au loin l’espace maritime devenu invisible, mais dont le parfum demeure.

De petits groupes d’oiseaux aux longues pattes pêchent en picorant ici et là vers surpris et jeunes crustacés farouches, des crabes ridicules filent à l’amble de flaque en flaque. 

Loin là-haut sur la plage, la ligne de goémon atteste d’un passé disparu, d’un futur possible. Le monde a changé, mais peut-être n’est-ce pas irrémédiable, si la Lune continue de tourner.



* Voici un fruit à cueillir pour les corbeaux, 
À gâter pour la pluie, à sucer pour le vent, 
À pourrir pour le soleil, à rejeter pour l’arbre, 
Voici un cri étrange et amer.

Dans la même catégorie

Écrire… sous un autre angle

Écrire, ou chanter, ou danser, ou peindre librement, est en réalité à la portée de tout être pensant, et il s’agit même de sa caractéristique première, puisque toute agitation de neurones est en soi une création.  Ligoté et enchaîné au fond du pire des cachots obscurs et glacés, cet être...

L’urgence d’écrire

Elle se repose est ton nouveau roman. Quel a été le point de départ de cette histoire terrible ? C’est un fait divers, comme pour ton précédent roman, Prêt à tout ? C’est effectivement de nouveau la lecture d’un fait divers qui m’a inspiré Elle se repose. Pour Prêt à...

François Soustre parle de Colette de Jouvenel sur Sud Radio

Interview complète de François Soustre sur Sud Radio

...

Abonnez-vous à la Newsletter Cent Mille Milliards