Bernard Pellegrin, du journalisme à la fiction

Après Matador et Bowling, Bernard Pellegrin poursuit avec Gibier son exploration des Temps criminels, décidément de plus en plus sombres. Cette histoire implacable plonge le lecteur dans un réel familier et poisseux qui trouve ses racines dans d’effrayantes thèses historiques et le dédale de la Toile. Dans cet interview express, il plante le décor d’une trilogie qui va nous hanter longtemps.

Photo de Bernard Pellegrin, journaliste et auteur chez Cent Mille Milliards

Dans Gibier, tu vas encore plus loin dans l’horreur des crimes commis. D’où vient ton inspiration ? Des faits divers ?

Les faits divers sont en effet une grande source d’intérêt et d’inspiration. D’abord parce qu’ils disent beaucoup sur les sociétés où ils se produisent ensuite parce qu’ils possèdent déjà en eux-mêmes, et cela peut paraitre cynique alors que ça ne l’est pas, des vertus littéraires. D’ailleurs, la tragédie des Atrides, le théâtre de Shakespeare, les opéras – Carmen ou la Traviata -, les films – Le Parrain ou À bout de souffle – sont des faits divers. Ils sont juste détournés, amplifiés, magnifiés. Le fait divers que j’ai beaucoup fréquenté en tant que journaliste est donc un matériau « en or » pour le polar mais, en vérité, pour toute production écrite, musicale ou filmée. Dans chacun des épisodes de la trilogie, plusieurs faits divers coexistent et finissent pas « tricoter » une histoire.  Pour en revenir au crime en tant que tel, c’est non seulement un fait divers mais aussi un « fait de travers », ce qui le rend encore plus inspirant pour le romancier.

Le profil de Fleur Bothon et ses méthodes sont pour le moins singuliers par rapport aux figures policières habituelles. Qu’est-ce que son personnage apporte à l’histoire ?

Avant Fleur Bothon, il y a Plume Loison qui est un peu l’inspiratrice de Fleur, elle ne l’a pas connue mais est en communication permanente avec elle. En fait que ce soit Plume ou Fleur, j’ai voulu avoir des héroïnes qui croient que la justice, la police sont des outils pour améliorer le monde. Et évidemment, elles se heurtent à une réalité qui les désespèrent. L’autre aspect particulier vient de leur enfance, elles sont nées de parents des années 70 un peu hippies ou gauchistes, ouverts au monde, généreux. Ce qui leur donne à gérer une contradiction : comment enquêter en respectant l’autre, ce qu’il est, d’où il vient, de quoi est fait son monde ? Sans le ramener immédiatement au statut de cliché ou de coupable potentiel. Et puis enfin il y a ce que j’ai appelé « l’enquête onirique ». Il s’agit de l’irruption de l’inconscient du policier dans son travail, loin de la police scientifique ou des déductions logiques. Le rêve, la nuit, retravaille les éléments recueillis le jour auprès de ceux que Plume et Fleur ont interrogés, croisés, et le rêve redistribue les cartes. L’enquêtrice est un peu possédée par son enquête qui agit sur elle, malgré elle. C’est pourquoi des « bouts incongrus », mais violents, de rêves viennent parfois interagir avec l’enquête, comme Louis XVI guillotiné ou le massacre de la Saint Barthélémy. Et puis il y a souvent près de l’enquêtrice un personnage venu d’un monde loin de la police : André le prof de yoga compagnon de Plume, Gersende, la psychanalyste compagne de celle-ci ensuite, Rick – encore un psy – tout proche de Fleur.

Pourquoi le sujet nécessitait une trilogie ? Est-ce que Gibier est vraiment la fin ?

Le trilogie est une forme habituelle de la saga littéraire ou artistique. Trois comme un premier temps qui installe, un deuxième qui exacerbe les enjeux, un troisième qui trouve une solution, ou en tout cas un apaisement. Matador expose un monde où le « crime » a pris de nouvelles formes (environnementales, économiques, algorithmiques), Bowling tente de dire ce qu’il en est de ceux qui en profitent et ont partie liée. Gibier développe l’idée que l’histoire du monde se résume à une scène de crime perpétuelle mais qu’on peut, à la fin des fins, s’en tenir à l’écart en s’échappant, en esquivant, même si ce n’est pas très courageux. Sinon oui, Gibier est le dernier de la trilogie

Les temps criminels s’inspirent de notre époque. Entre Matador que tu as écrit en 2019 et Gibier qui est publié en 2025, comment le monde a-t-il évolué ? En as-tu tenu compte ?

Sûrement, même si je ne m’en suis pas forcément rendu compte. Matador visait à régler des comptes avec ma génération, les fameux boomers qui croyaient à la Révolution mais n’ont rien vu des calamités à venir, environnementales notamment, ils les ont même souvent encouragées. Bowling se focalise sur les ultra-riches qui n’étaient pas non plus le sujet principal de la génération de 68. Ces milliardaires tirent le monde vers l’abime, pourraient-ils renoncer ? Difficile à croire. Enfin, Gibier décrit un monde pire encore où les forces les plus noires semblent avoir gagné après avoir précipité les faibles du haut de multiples tours. Alors tout ça n’est pas très optimiste, mais peut-on vraiment trouvé les temps présents porteurs d’espoir alors que le crime tous azimuts les caractérise plus que jamais.

Lequel des trois livres de la trilogie as-tu eu le plus de difficulté à écrire ? 

Les trois puisqu’ écrire demande de l’obstination. Il faut être têtu pour aller au bout de l’histoire. Mais peut-être que Bowling a été le moins évident car, pour des raisons que je ne m’explique toujours pas, j’ai beaucoup dérivé vers la religion. Saint Paul est devenu malgré moi un personnage du roman, or je ne l’avais jamais fréquenté auparavant.

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