Le testament de Dante Zomb
François Bordonneau, Bernard Pellegrin
L’apocalypse approche, les médias nous le répètent chaque jour, la lecture du Testament de Dante Zomb nous en éloigne…
À la toute fin du XXIIIe siècle, dans un monde dépeuplé, où la nature a repris ses droits, où toute matière artificielle a été effacée de la réalité… L’humanité a oublié le doute et l’envie, la soif de posséder et celle de diriger, au profit d’un système de valeurs basé sur le respect de la “Bienveillance Universelle”. Ses habitants ont appris à exploiter les ressources illimitées du cerveau, au détriment de celles de la main.
Dans un des neuf villages qui abritent les Terriens survivants de la première fin du monde, un enchaînement d’événements et de découvertes étranges amène la population à se confronter à l’ancien monde… Saura-t-elle préserver les valeur de sa “Bienveillance Universelle” ?
Avec Le testament de Dante Zomb, François Bordonneau et Bernard Pellegrin nous proposent un véritable conte philosophique plein d’audace et d’ironie sur notre place sur Terre et sur notre destinée humaine. Et s’ils ne nous épargnent rien (notre soif de pouvoir et notre société de consommation actuelles sont à l’origine de beaucoup de dégâts), le monde a priori meilleur qu’ils décrivent, malgré tous les efforts de ses habitants, ne tient pas plus ses promesses.
Dans un style précis, d’une inventivité et d’une richesse jubilatoires, dignes d’un Philip K. Dick – la paranoïa en moins et l’humour en plus –, ils nous emmènent dans une histoire fascinante, envoûtante et tragique aux personnages surprenants affrontant des situations invraisemblables mais tellement familières.
« À quelques mètres de Lyazid et indifférentes à ses cris, Andrea, Souhana et Mette se sont déshabillées prêtes, elles aussi, à plonger dans cette expérience unique. Piotr les rejoint et ils sont banalement nus quand Hens les interpelle : « Arrêtez, nous ne sommes pas à Andenne, il faut des vêtements pour goûter l’eau dans un tel endroit. » « Des vêtements, mais tu sais qu’on se lave toujours ainsi, en famille comme entre amis », ils ne comprennent pas. Hens s’approche d’eux et leur tend au bout du bras de curieux morceaux de tissu. « Ici, on n’utilise pas l’eau pour se laver. Je les ai découverts dans un placard près des fresques. Tiens, Piotr c’est pour toi. » Il tend un vêtement de bain minuscule dont le tissu imprimé mime la fourrure tachetée d’un animal vu en virtuel et qu’on appelait, selon quelques Souvenants, un léopard. Bjelke a déjà passé le même « textile ». Il est impressionnant, note Mette. Puis il propose aux femmes des « maillots une pièce », « ce sont les mots sur le placard », coupés dans une matière brillante et souple, « une peau presque », de couleur argent. Souhana et Andrea les essayent et, ravies de l’effet obtenu, réclament immédiatement à Hens « d’autres objets donnés par le placard ». Il a anticipé leur demande, sort des lunettes noires grandes comme des miroirs, des draps faits d’un textile mou et rose, des chaussures vernies minuscules montées sur de fines tiges, des flacons remplis de nacres intenses, carmin, violet, vermillon. Il murmure « pour les ongles », elles demandent « comment le sais-tu ? », il répond « je le sens » sur le ton de la confidence. Pour Rosita, il a ajouté des cercles métalliques « à glisser autour des poignets » et à destination de Lyazid une grosse chaîne en mailles dorées alourdie d’une croix, « à pendre autour du cou ». »
Jugement dernier
Benoît Lugan
La justice pénale remet-elle suffisamment en question les faits qui lui sont présentés ? Est-elle toujours rendue en vérité ? L’exerçons-nous pour punir ou pour pardonner ?
Roman policier et thriller juridique, Jugement dernier nous interroge avant tout sur le rôle de la justice pénale. L’impossibilité de la découverte de la réalité véritable pousse en effet les parties d’un procès à défendre leur intime conviction, souvent au détriment des faits à partir desquels établir une responsabilité…
Claude Béhel, grand ténor du barreau désormais à la retraite dans son manoir breton où il vit seul, découvre qu’il est père d’une jeune femme, Claire Leyrac, elle-même brillante avocate. Alors qu’il cherche à nouer une relation avec son unique descendante, il est retrouvé mort au bas des rochers devant son manoir. Sa jeune gouvernante, Ariane Presnais, est accusée de l’avoir tué. Claire décide de la défendre.
Dans la lignée des grandes œuvres de fiction sur ce thème fascinant – on pense au Dérapage, de Gilles Perrault, adapté au cinéma sous le titre Un crime par Jacques Deray, avec Alain Delon dans le rôle de maître Charles Dunand, grand avocat lyonnais dépassé par son client, ou à L’invraisemblable vérité, de Fritz Lang –, Benoît Lugan ose porter son regard clair sur un sujet qui brûle en chacun de nous.
Son style limpide, vif et concis nous mène avec assurance et sensibilité dans le labyrinthe des pensées humaines, là où germent et se terrent les convictions de ses personnages. D’ailleurs, l’auteur reprend certains de ceux déjà apparus dans ses précédents romans : la vie emprunte décidément des chemins insoupçonnés pour nous guider dans l’existence…
« — Et si nous nous trompons, si nous condamnons une innocente ?
— Je vous l’ai dit en commençant : il faut, pour condamner, que nous soyons unanimes. Une seule voix contre, et la culpabilité ne peut être prononcée. En outre, la défense peut faire appel de notre décision. Vous n’avez pas à craindre d’être injuste, mais il vous faut être sincère. Voyez-vous, nous nous trouvons réellement ici dans le domaine de l’intime conviction, de ce que vous croyez juste. D’un côté, celui de l’accusation : pas de preuves, mais des doutes, et des motivations pour le geste assassin. De l’autre, celui de la défense : un tempérament franc et sincère, un caractère bien loin de pulsions meurtrières. Il nous revient de choisir la vérité de ce drame.
Les membres de la Cour restent ensuite silencieux.
— Eh bien, je vous propose que nous votions. »
Le dossier Roch Derouich
Claude Sérillon
De Paris à La Havane, Le dossier Roch Derouich nous entraîne dans les pas d’un jeune homme en quête d’accomplissement mais pris dans les fils du destin.
Roch Derouich, jeune Français, croit en la révolution. Membre d’une organisation politique clandestine, son opération de terrorisme gare de Lyon à Paris, bondée et sous la pluie, est un échec. Alors que la police enquête, il s’enfuit et finit par arriver à Cuba où il est pris en main pour une nouvelle mission. Les événements ne se passent pas comme prévu.
De nouveau pisté par les services de renseignement, Roch revient finalement en France, à Marseille. Là, il rencontre Brigitte, docteur chez Médecins sans frontières. Sa fuite pourrait-elle enfin avoir du sens ?
Fidèle à son style toujours pointu et en même temps détaché, Claude Sérillon profite de la trajectoire oblique de son héros pour aborder de biais l’époque contemporaine. Rien ne semble aller comme on le voudrait, les puissants imposent leurs visions, l’enquête policière part à la dérive comme les destins des personnages, la vie devient une évasion. Sous la pluie à Paris ou le soleil à Cuba, les parcours existentiels des uns et des autres échappent à leur volonté, et Claude Sérillon observe le monde avec la passion de l’entomologiste.
L’ambiance du Dossier Roch Derouich fait penser à celle de Profession : reporter d’Antonioni (la quête de la liberté, l’attente…), aussi au Marin de Gibraltar de Duras (l’envie d’absolu, l’amour…). La vie ne peut décidément pas se résumer à un dossier.
« Et Roch s’est retrouvé seul, accoudé sur un ciment rugueux et poisseux avec l’odeur salée livrant une joute aux tiédeurs humides venant de l’intérieur. Cette nuit, les ventilateurs et les climatiseurs ne cesseront pas de brasser l’air. Les amants du Malecón ne vont pas quitter leurs places avant les premières fraîcheurs, celles qui précèdent l’aube et font croire à un jour nouveau. Roch s’est éloigné d’un pas nonchalant. Qu’est-il venu faire sur cette île ? Personne ne le poursuit, cela fait longtemps tout ça. La gare, la grenade, la fuite et la femme juste avant la trombe d’eau. Les dégâts matériels importants estimés à plusieurs dizaines de millions d’euros, immobilisation d’au moins six mois, mise en cause de l’architecte et de l’étanchéité de la verrière. Pas une ligne sur lui. Presque cinq ans de passés. Il rirait presque de ce « tout ça », du grotesque de son geste, de la grenade inutile, de l’orage et des peurs des hommes. « Finalement, ce n’était rien, c’était juste un coup d’éclat sans conséquence. Je serai resté auprès de Maryam, sinon. Petite vie, petit boulot, petit de sa sœur, petit, quoi. Léon avait raison. » C’était à lui de décider de son sort, de ce qu’il deviendrait. Maintenant, dans la nuit lourde de La Havane, il réalisait son aventure personnelle comme une succession de hasards, d’essais impromptus, de quelques bonheurs aussi. Amalia et sa façon de le dévêtir, de le laisser nu sans qu’elle se soit déshabillée, de promener sa bouche entre ses cuisses, dans son dos, de se frotter à lui. Ses plaisirs lui avaient été si difficiles à deviner qu’il lui demandait : « Comme ça, comme ça ? Tu aimes comme ça ? » Amalia lui lisait Borges, García Márquez et Aragon. Elle le retenait de jouir pour qu’il apprenne à aimer.
— C’est quoi, ton désir, Roch ?
Il inventait n’importe quelle histoire de cauchemar ou de pulsion irrépressible pour Amalia, pour qu’elle l’écoute, pour exister, pour ne pas sembler trop jeune. Il se disait promis à des désirs pervers ou des envies terribles. Ainsi il lui décrivit une envie de massacre. Prendre une foule en otage pour démontrer que les hommes sont lâches et que lui, Roch, n’a pas peur de la mort. La puissance d’une action inexplicable, incompréhensible ! Et la peur que l’on crée ! Cette fois-là, Amalia resta silencieuse puis le serra très fort contre elle, faisant naître une émotion si vive qu’il se reprocha ce flirt avec la réalité. Elle ne pouvait le savoir. »
Quelques grains de sable
Jean-Pierre Zorio-Prachinet
Le dossier est facile, la pression maximale, l’actualité l’exige : c’est le festival de Cannes et un drogué mort en smoking fait tache parmi les défilés de stars…
Invité par un journaliste à se souvenir de sa carrière, Cantaballe, capitaine de police à Cannes, relate son enquête sur le décès d’un jeune acteur encore inconnu retrouvé mort d’overdose au petit matin sur une chaise bleue de la croisette.
Pour Cantaballe, l’histoire du jeune Didier Denin racontée par ses amis ou par sa famille ne colle pas avec la réalité. Où est la faille ? Aidé de Marc Marnay, journaliste local, Cantaballe s’entête à vouloir élucider cette énigme pour trouver le meurtrier, malgré l’impatience de son patron qui voudrait que cette affaire soit classée rapidement…
Figurant parmi les cinq finalistes sélectionnés pour le Prix du quai des Orfèvres 2025, Quelques grains de sable nous emmène dans le quotidien d’un officier de police bavard, scrupuleux, un peu rêveur, solitaire, attachant. On retrouve du détective Columbo dans cette manière de réfléchir sans cesse, d’embrouiller les protagonistes avec des pensées permanentes, parfois saugrenues, dans cette attitude tellement impliquée, concentrée qu’elle en a l’air impertinente.
Dans un style vif, gourmand et imagé, Jean-Pierre Zorio-Prachinet, qui écrit ici son premier roman policier, propose un récit à quatre mains : celles de Cantaballe et celles de Marnay, le journaliste, plus rationnel. On espère une suite des aventures de ce couple d’enquêteurs…
« Entêté depuis longtemps, depuis l’enfance, j’approche à reculons du palais. Après l’hôpital, les services techniques et un bar de passage où je ne remettrai plus les pieds vu le prix du mauvais café, je pointe sur l’hôtel. L’hébergement indiqué sur la carte de visite dans les affaires de Didier Denin, ce pauvre garçon à la coupe propre et sympathique qui n’avait rien à faire dans cet état-là, livide sur une vulgaire chaise de la Croisette.
Vers la gare, une structure correcte, pas du palace pompeux redoré cinq étoiles type Carlton ou Majestic, un immeuble ordinaire mais honorable. Complet, c’est marqué à l’entrée, pas étonnant.
Je tire ma carte professionnelle. Cette fois-ci devant un réceptionniste peu engageant et avenant, relativement âgé, petit, sec et courbé, le cheveu rare plaqué en arrière les paupières lourdes, les lunettes en bout de nez et la lèvre pendante des suspicieux rencognés.Ce concierge n’est pas un amoureux du monde policier, ça se voit, il a dû essuyer quelques démêlés, fermeture administrative et autres, des antécédents délicats. Il me décoche un air lassé par-dessus ses bésicles chassieux. Je ne l’impressionne nullement, ma carte de police est comme une affichette de démarcheur. Il y a deux sortes de gens, ceux qui regardent en hauteur, en surélevé, en dominateur, et ceux qui lorgnent en dessous, la face enfoncée. Sans oublier ceux plus rares qui visent droit. Celui-là serait plutôt fuyant, fourbasse. »