Publier du théâtre, c’est courageux ou c’est audacieux ?

Depuis 2017, Cent Mille Milliards explore la vitalité du théâtre contemporain. Entre contraintes de forme et liberté de jeu, ce genre paradoxal se lit autant qu’il s’écoute.

Cent Mille Milliards publie du théâtre contemporain depuis 2017. Ce genre littéraire à part entière, aussi prestigieux que la poésie, le roman ou la nouvelle, nourrit l’exigence et la curiosité de nos lecteurs autant que l’audace d’écriture de nos auteurs. À bas bruit, loin de l’habituelle actualité littéraire, le théâtre contemporain français se développe avec une vitalité et une créativité magnifiques dans le paysage littéraire actuel, grâce aussi à l’exceptionnel dynamisme des festivals et de leurs participants, professionnels ou amateurs, partout en France. Pour Cent Mille Milliards, il s’agissait de contribuer à sa mesure (pas « bien haut, peut-être, mais tout seul ! ») à cette créativité artistique et culturelle et de pouvoir ainsi contempler tout l’horizon littéraire actuel.

Pour autant, le théâtre se révèle être un exercice éditorial particulièrement délicat. Je croyais avoir tout vu avec la poésie et sa liberté absolue, les poètes qui s’autorisent des licences inimaginables et des mises en pages héroïques. En réalité, le théâtre dépasse ces exigences, sur la forme comme sur le fond.

Premier paradoxe de l’écriture théâtrale : elle attend une lecture devant des spectateurs, sinon une mise en scène avec des rôles interprétés, loin de l’habituelle lecture de livres, seule, exclusive, silencieuse. Une pièce s’écrit pour être jouée devant du monde, par forcément pour être lue pour soi. Ce qui signifie qu’il existe plusieurs lectures/interprétations d’un même texte. Chaque lecteur de fiction se doute bien qu’il n’a jamais l’unique monopole de la compréhension de ce qu’il lit. Il n’empêche, l’auteur de théâtre sait cette première règle : son texte s’ouvre à une multitude d’adaptations, les dialogues sont alors composés dans ce cadre pour le moins précis. Comment alors sait-on qu’on lit bien ce qu’on lit ? Le style de l’auteur nous le dit, seulement lui.

Et puis second paradoxe, qui me surprend à chaque fois : une pièce a peut-être de multiples interprétations, elle ne comporte quasiment aucune description de situation, de temporalité ou de sentiment (les fameuses didascalies). Surtout, elle respecte la célèbre règle : unité de temps, unité de lieu, unité d’action. Comment faire passer autant d’émotion ou de jeu scénique avec à peu près rien ? Comment tout exprimer en si peu de mots ? Comme dans la bande dessinée où le blanc entre deux cases contient tout ce qu’il faut pour faire le lien entre elles, tout ce qui manque dans l’écriture de la pièce se tient pourtant dans les pages, entre les dialogues, les scènes, les actes. Le hasard et l’incertitude n’ont pas leur place dans le texte d’une pièce de théâtre, tout s’enchaîne dans une mécanique fluide irrésistible. Chaque mot et chaque silence pèsent leur poids.

Avec de telles pures contraintes, la publication d’une pièce de théâtre devient une bravoure et un bonheur absolu de littérature.

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