Le fonctionnement de votre maison d’édition repose sur l’impression à la demande, « un choix pratique et citoyen » qui vous permet de vous libérer notamment de la contrainte du stockage, des retours de libraires, et du pilon. Est-ce aussi un acte écologique ?
Oui. Absolument, fondamentalement, totalement, oui. Chaque année, 2,5 tours Eiffel de livres neufs sont pilonnés (officiellement), soit 1 livre sur 5 !!! Imagine-t-on détruire 1 voiture neuve sur 5 parce qu’elle n’est pas vendue ? Personne n’accepterait ça, alors que tout le monde trouve normal de le faire pour le livre… Sans compter le CO2 produit par la fabrication et les transports (inutiles, donc) et l’énergie consommée… Le système actuel de distribution et de vente du livre est tout à fait absurde.
Est-ce économiquement viable ?
L’économie traditionnelle du livre est-elle viable quand la plupart des éditeurs sont subventionnés ? Comme toute nouvelle technologie dans une période de transition, l’impression à la demande devient viable au bout d’un certain temps, quand la plupart des acteurs l’utilisent. Le système actuel favorise les grands éditeurs et leurs nouveautés présentes chez les libraires, qui n’ont pas le temps de s’occuper des petits éditeurs. Ces derniers, qu’ils impriment à la demande ou pas, ne sont donc pas présents en librairie. Pour autant, de plus en plus de clients commandent des titres non présents en point de vente. L’impression à la demande, en donnant une disponibilité illimitée aux titres (et donc des droits d’auteur, contrairement à l’occasion), favorise le long terme, qui est essentiel pour que les auteurs soient lus. Le livre n’est pas un produit à date limite de consommation courte…
L’impression à la demande ne risque-t-elle pas d’invisibiliser les livres en librairies ?
Combien de titres sont présents en librairie ? Pendant combien de temps ? Aucune librairie ne peut accueillir tous les titres sur ses tables ou dans ses rayonnages. En moyenne, un livre n’y reste que quelques semaines… Ce n’est pas l’impression à la demande qui invisibilise un livre, c’est le système actuel avec sa course au best seller. C’est ici qu’intervient le rôle des libraires tel que le précise l’article 2 de la loi Lang du 10 août 1981 : « Les conditions de vente établies par l’éditeur ou l’importateur […] prennent en compte la qualité des services rendus par les détaillants en faveur de la diffusion du livre. » Les bons libraires connaissent les goûts de leurs chalands et les orientent dans leurs choix. Le système actuel leur impose des titres qu’ils ne choisiraient pas nécessairement, alors que l’impression à la demande les laisse libres de décider ce qu’ils vont vendre.
Avez-vous constaté un réveil écologique dans la profession qui va dans le sens de votre démarche ?
Oui, plutôt du côté des libraires et des éditeurs, peu chez les acteurs institutionnels. Les éditeurs s’y intéressent mais semblent pris au piège du système actuel de distribution : les livres envoyés sont facturés, même s’ils ne sont pas encore vendus, les libraires refacturent en les retournant les invendus ; dans l’intervalle, évidemment, les éditeurs envoient d’autres titres chez les libraires… C’est un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Côté institutionnel, l’impression à la demande ne bénéficie d’aucune aide parce qu’il est estimé que l’éditeur ne prend aucun risque en n’imprimant pas un minimum de 500 exemplaires. Politique surprenante quand les chiffres du CNL indiquent que 70% des romans se vendent à moins de 100 exemplaires… Le risque est-il dans l’impression de stocks surdimensionnés ou dans l’édition d’ouvrages essentiels mais plus confidentiels ? La bibliodiversité est aussi un enjeu majeur de l’écologie du livre.