D’où viens-tu ?
Je suis né à Maignelay, un village de l’Oise, vers Beauvais et Clermont. J’ai perdu mon père quand j’avais 2 ans, et j’ai été élevé par ma mère et mes grands-parents, bons petits bourgeois de province campagnarde. Mon grand-père maternel était un homme de la nature, et c’est lui qui m’a vraiment initié aux arbres. Enfin, j’étais déjà attiré par les arbres… Il s’est d’emblée passé quelque chose de mystérieux avant même que quelqu’un ne prononce ces deux mots ou ne nomme ces deux objets : l’arbre et le cheval… Vraiment. Quelque chose de mystérieux… Quand j’ai commencé à apprendre des choses, chaque fois que je tombais sur un bouquin qui parlait des arbres, je le lisais, et ça m’intéressait. En réalité, mon véritable livre était l’arbre lui-même. En particulier, un grand hêtre qui était mon grand ami. Il savait des choses. À ce moment-là, j’avais 8-9 ans, et ça n’a cessé de continuer, de grossir et d’embellir par la suite, j’ai connu le langage des arbres, sans que j’ai eu à l’apprendre… Quant aux chevaux, c’est flagrant. J’ai eu une double vie, en fait. J’ai eu une vie mondaine, connue, de cinéaste, avec du succès et, surtout, des choses qui m’ont satisfait, et en même temps une sorte de vie non pas cachée, plutôt pas révélée.
Adulte, tu as rencontré des femmes : comment partageais-tu ces sujets avec elles ?
Ah, c’était un des critères de durée… Il y avait aussi la lecture de Guerre et paix. À un certain moment, nous parlions de nos lectures, malheureusement de moins en moins et de plus en plus de télévision – ce qui ne m’intéressait pas tellement, du moins pas cette forme d’image –, et de Guerre et paix, qui était la pierre d’achoppement. Par exemple, à la campagne, il y avait un étang avec une petite île à laquelle on accédait avec une toute petite barque. J’avais installé sur l’île une sorte de campement, et j’ai passé de nombreux après-midis d’automne ou de printemps à lire à deux voix Guerre et paix avec mon amie du moment – il n’y en a pas eu trente-six. Une, en particulier, ressemblait évidemment à Natacha… Nous nous lisions un chapitre à tour de rôle, et ça nous aidait à mieux nous connaître.
Ton goût de l’aventure vient de la lecture ?
J’avais déjà le goût de l’aventure… Avec ce que ça implique de loterie et de risque dominé, consenti, pas le risque un peu bête de se dire : « Allez, ça passe ou ça casse… » En fait, j’ai une curieuse famille du côté de mon père. Mon grand-père, que je n’ai pas connu, était ce qu’on appelait à l’époque un maître d’école, un de ces hussards de la République, fantastiquement patriote. C’était un personnage vachement imposant qui a eu onze enfants et a donné cinq fils à la France pendant la guerre de 1914. Cette famille a fait une espèce de diaspora, et le frère aîné de mon père était officier dans l’armée quand il est mort tragiquement au Maroc. Mon premier voyage, je devais avoir 16 ans, a été d’aller là-bas, où cet oncle était devenu une légende. Par exemple, à Agadir, il y avait un long boulevard sur le front de mer qui s’appelait le boulevard du Commandant Bourguignon. Et le Maroc a été important pour moi, car une fois que j’ai terminé l’IDHEC, mon premier job a été assistant d’un type merveilleux, un peu dingue, qui s’appelait André Zwobada. Il avait lui-même travaillé avec Renoir et Tourneur. Il tournait alors un film au Maroc dans lequel il y avait toute une cavalerie, c’est-à-dire beaucoup de chevaux. J’avais été engagé comme troisième assistant chargé en particulier des chevaux et des cascades. Ça a été mes premiers avant-goûts de ce que pourrait être l’aventure…
Ton nom a été un atout…
D’abord, j’étais très étonné de voir ces rues qui portaient mon nom. Ensuite, j’avais rencontré des gens du protectorat sous la direction du maréchal Juin, qui avait été un grand disciple de mon oncle Édouard Bourguignon, les portes m’étaient grandes ouvertes partout. Je me souviens qu’à Fès, j’avais une superbe chambre dans un compound à la Légion étrangère, dans le quartier des officiers. Je n’avais pas besoin d’aller chercher un petit hôtel en regardant si je pouvais me le payer ou pas. Les chaouchs se mettaient au garde-à-vous quand je passais en culotte courte avec mon sac à dos, j’avais l’impression de vivre une blague… Pendant plusieurs années, mes voyages et mes rencontres au Maroc ont été grandement facilités par le prestige de l’oncle Édouard. Il est mort dans le Rif, tué au cours d’un combat « à cheval » précise une documentation du ministère des Armées. Il a aussi écrit des textes, dont un en particulier sur le respect que l’on doit au chameau et la façon de l’élever et de le traîter en lui donnant autant d’importance qu’au cheval.
Bref, le Maroc fait partie des premiers moments mémorables de ma jeune vie.
Tu as fait tes premiers films au Maroc…
Pendant ces années, dans ma vie, la réalité laissait la place à l’invention, et cependant, c’était la vérité. Je te donne un exemple. Au Maroc, le gouvernement s’était rendu compte de l’importance du cinéma en matière de propagande. Ce n’est pas un mot que j’aime… Mais, enfin, ils m’ont demandé de faire un certain nombre de films sur plusieurs thèmes : comment transformer le désert en oasis, par exemple, qui est le premier des courts métrages que j’ai faits… Au bout de quelques mois, je me suis rendu compte que j’en avais pour dix ans si je faisais tout ce qu’on m’avait demandé de faire et j’ai fini par refuser parce que je n’avais pas envie de vieillir en faisant ce genre de documentaire, même s’il y avait de belles images. J’ai donc écrit au directeur de l’IDHEC qu’il y avait la possibilité non seulement d’envoyer un ancien élève au Maroc pour répondre à cette commande du ministère, mais aussi d’en faire venir trois autres, parmi lesquels Louis Malle et Robert Enrico…
Tu voulais faire du vrai cinéma…
Oui, mes goûts en matière de cinéma étaient très nets, très marqués. J’avais été très touché par les films d’Orson Welles, spécialement La splendeur des Amberson, et puis, à l’autre bout du prisme cinématographique, par Brève rencontre de David Lean. Ce dernier est peut-être celui de tous les films que j’ai vus qui m’a vraiment le plus marqué – pour quelle raison ? Les personnages n’étaient pas de mon âge mais des quarantenaires pris dans une simple histoire d’amour… À cette époque-là, des échanges avaient lieu entre les écoles de cinéma européennes, et la rédaction en chef d’une revue de cinéma anglais, Sight and Sound, avait organisé à Londres une sorte de séminaire en invitant des étudiants de Paris, Prague, Munich, etc., à la rencontre du cinéma anglais. À l’issue d’une conférence sur l’œuvre de David Lean, j’avais discuté avec l’orateur, lui disant combien, moi, futur cinéaste âgé de 20 ans, j’avais été intéressé par ses propos et comment le film Brève rencontre me paraissait d’une profondeur extraordinaire, bien au-delà de l’anecdote pourtant très simple. J’avais dû le raconter avec assez de conviction car, le lendemain, le conférencier me demanda si j’étais libre pour déjeuner avec David Lean ! Et ça a merveilleusement accroché, David Lean me parla de son prochain film qu’il devait tourner en Inde et en Afrique du Sud. Il me passa le scénario sachant que, si je voulais y être son assistant, il fallait que je trouve un film français qui accepte de prendre un assistant anglais.
Mais ce film ne s’est jamais tourné…
Et non. Mais entre-temps, le directeur de l’IDHEC m’appela pour me dire : « Serge, il faut que je vous vois, j’ai quelque chose à vous proposer. Hier, j’ai eu la visite d’un garçon qui s’appelle Vladimir Ivanov qui prépare une expédition en Nouvelle-Guinée à Bornéo pour le Musée de l’Homme. Ils sont trois, il leur manque un cinéaste car ils veulent faire un film. J’ai pensé que ça vous intéresserait. » J’ai immédiatement accepté, mais il fallait aller très vite, le départ était dans les trois mois. Or j’étais déjà engagé sur le film de David Lean, même s’il n’y avait pas encore de date. Mais quoi, l’appel de Bornéo, la jungle, tout ça, je ne pouvais pas le rater ! Je me suis décommandé auprès de David Lean qui l’a parfaitement compris, d’autant plus que son film ne s’est jamais fait. Et je me suis retrouvé quelques semaines plus tard délirant dans la jungle, atteint de fièvre noire, une maladie mortelle… J’ai été extrêmement déçu : je voulais tellement faire un poème sur ce que j’appelais « les ailleurs », c’est-à-dire sur la découverte des mondes. C’était l’époque où les explorateurs faisaient encore rêver…
Tu avais 24 ans…
Oui, et j’ai survécu par miracle à cette fièvre noire. En fait, ces années-là ont été pour moi un conte de fées qui a duré une dizaine d’années, avec des hauts et des bas, des périodes difficiles, dangereuses et d’autres où le soleil éblouissait tout et me guidait : il y avait un problème, je n’avais pas le temps d’essayer de le résoudre, il était résolu… Moi qui étais timide, j’ai pu accomplir des trucs incroyables, des coups de bluffs complètement fous. Par exemple, un an après cette expédition ratée, je m’étais retapé et je voulais aller au Sikkim. Ayant déjeuné avec Martin, le cameraman de ce nouveau projet, je me suis retrouvé en face d’un bâtiment du ministère des Armées. Je suis entré en saluant le planton et suis monté au dernier étage pour chercher la porte du bureau du ministre. J’ai remarqué celle de son chef de cabinet, et je me souviens parfaitement que j’ai frappé et suis entré dans une pièce assez grande au bout de laquelle se tenait un homme derrière son bureau, ahuri de voir un jeune type qui se met à lui dire : « Je vous prie de m’excuser, j’ai un peu forcé votre porte, il faut que je vous montre quelque chose de particulier… » Et je lui ai raconté ce que nous voulions faire : nous allions partir pour le Sikkim, un pays fermé où se déroulaient des cérémonies extraordinaires qui n’avaient jamais été filmées, ce que nous allions faire, mais nous n’avions encore aucune autorisation… J’avais dis tout ça très vite pour l’intéresser tout de suite, sinon il me virait. Et j’ai terminé ma présentation en disant que nous avions appris que l’avion personnel du Général de Gaulle était utilisé par l’armée de l’Air pour des trajets en Asie. C’était la fin de la guerre d’Indochine à ce moment-là, et cet avion faisait régulièrement la navette, partant à vide et revenant, notamment, avec des blessés : ce serait un peu bête que cet avion parte sans passager alors que quatre jeunes cinéastes n’avaient pas les moyens de se payer le voyage, sinon cela réduirait leur quantité de pellicule pour leur film… Serait-il possible de profiter de l’un de ces vols ? Nous n’étions pas à un mois près, l’important était d’être là-bas avant Noël pour assister à cette fameuse cérémonie. Au début, le bonhomme me regardait comme ça, pas du tout antipathique. Et, petit à petit, je lisais dans ses pensées, il se disait : « Il est fou, ce mec… Mais comment faire pour l’aider ? » Je sentais qu’il basculait. Alors j’ai dû dire quelque chose expliquant cela : « Je sais que vous cherchez des arguments pour refuser : c’est déjà un progrès car vous m’auriez viré depuis longtemps si vous n’en cherchiez pas… » Dix minutes plus tard, je sortais de son bureau avec une lettre me disant que j’allais être convoqué par un organisme du ministère pour nous assimiler et faire de nous des fonctionnaires…
Comment avais-tu entendu parler du Sikkim ?
Par Louis Lachenal, un ami, un des grands himalayens qui avaient fait l’expédition Herzog. Il y avait aussi Haroun Tazieff, le vulcanologue. Un grand ami, un fou, un vrai poète, touché au plus profond de lui-même par les premières images de volcans qu’il avait vues. C’était un moment exceptionnel à Paris, juste avant la Nouvelle Vague, ou peut-être pendant la Nouvelle Vague, mais c’était un autre monde composé d’aventuriers qui avaient compris que la mode était aux aventures. Nous nous étions glissés parmi eux, et j’avais fini par faire partie de ce milieu. D’ailleurs, c’est comme ça qu’on me qualifiait dans les quelques articles qui paraissaient dans la presse sur les documentaires ou les courts métrages que je faisais : on me traitait de tête brûlée, sinon de chose moins sympathique, il y avait ceux qui m’aimaient et ceux qui ne m’aimaient pas, il y avait déjà un clivage… Donc j’existais dans ce Paris-là qui bougeait, et nous nous retrouvions au Flore, à Saint-Germain-des-Prés, pour remuer les idées. Il ne faut pas oublier que ce n’était pas tellement longtemps après la guerre. La politique et la décolonisation ne m’intéressaient pas du tout, c’était l’humain qui nous guidait. En fait, j’avais été vacciné par la politique parce que l’IDHEC avait été complètement noyautée par les communistes
Ce voyage au Sikkim a fait l’objet d’un livre publié en 1955…
Oui, j’avais pris quelques notes, je n’avais pas le temps d’écrire, surtout parce que je faisais des dessins pendant l’expédition. Trois dessins ont été utilisés dans le recueil de poésie Transparences, d’ailleurs. Je dessinais beaucoup, à cette époque-là. Et j’avais enfin fait un grand film, qui a raté la couverture de Paris-Match, prise par l’arrivée du Kon-Tiki…
Après, tu as fait un court-métrage, présenté au festival de Cannes en 1960…
Je commençais à être reconnu dans ce petit monde parisien du cinéma. Des gens de Pathé Overseas, qui distribuait des films français à l’étranger, m’ont appelé pour me proposer de partir en Asie écrire des scénarios et puis de tourner un film, en commençant par le Pakistan. Je partais tout seul, ils me faisaient totalement confiance, je m’installais dans un pays – d’abord le Pakistan, ensuite l’Inde, la Birmanie, Singapour et Hong-Kong –, et j’avais à peu près six mois pour voyager, m’arrêter, écrire, renifler l’air du pays et, si possible, inventer quelque chose, trouver un sujet. Ces gens de Pathé m’avaient donné carte blanche ! J’avais vraiment ce qu’on appelle le vent en poupe à ce moment-là… Et donc, je suis parti à Lahore au Pakistan pour écrire un sujet qui n’a pas pu être tourné à cause de la révolution mais est devenu un court-métrage tourné deux ans plus tard par un copain. Ensuite, je suis allé en Birmanie, puis à Singapour et Hong-Kong et j’ai écrit quatre films. J’ai alors appelé Pathé Overseas qui m’a envoyé un cameraman. En attendant, avec l’argent de Pathé Overseas, j’ai loué le matériel et acheté la pellicule et tout ce dont nous avions besoin. Cette petite équipée a pris huit mois, entre l’écriture et les quatre tournages, dont celui du Sourire en Birmanie.
Et tu es quand même revenu en France…
Oui, et Malraux était alors ministre de la Culture. Son directeur de cabinet lui avait parlé d’un jeune cinéaste un peu aventurier qui était déjà allé plusieurs fois en Asie. Ce directeur avait vu mes courts métrages et nous avions alors sympathisé. C’était l’époque où ce ministère s’occupait de la sélection du Festival de Cannes et avait décidé de choisir l’un de mes films. Or, je voulais réunir mes quatre courts métrages en un seul long métrage, comme les quatre nouvelles d’un seul recueil, dont le titre aurait été Le conte des quatre sourires. Et puis un jour, le directeur de cabinet me propose de rencontrer André Malraux. Et là, ça a été très bizarre, j’ai raté mon contact avec Malraux. En fait, j’étais fasciné par ses tics, il en avait plein quand il me parlait, et je luttais contre un fou rire. C’était terrible ! Je l’ai forcément déçu, parce que je n’étais pas du tout ce jeune homme brillant qu’il espérait. Et pourtant, je savais qu’il me soutenait, il souhaitait même que ce soit moi qui demande les droits d’adaptation de La condition humaine alors que Costa-Gavras était pressenti.
La Condition humaine, carrément !
Oui, mais, moi, je ne le sentais pas… Je me souviens d’un dîner avec son directeur de cabinet qui avait alors mis les cartes sur la table : « André est très sollicité pour les droits de La condition humaine, et il m’a dit : “C’est Serge Bourguignon qui va le faire.” » J’étais très emmerdé : je ne le sentais pas du tout… Ça aurait été mon premier long métrage. Ce n’était pas une question d’égo, c’était une question d’équilibre intérieur, je crois. Je savais que j’allais faire un film de fiction, ma période court métrage était passée. J’avais déjà eu des propositions. C’est la seule fois où le nom « Nouvelle Vague » m’a aidé : c’était dans l’air du temps, les producteurs cherchaient un jeune réalisateur, et j’étais parmi les plus connus. Quand j’y pense, Malraux a dû vraiment me prendre pour un jeune con ! Le nombre de projets que j’ai refusés parce que je ne le sentais pas… Mais je ne regrette rien, parce que ça n’aurait pas été bien…
Serge, il est tard, nous devons arrêter. Et nous n’avons pas parlé des Dimanches de Ville d’Avray…
Non…
Ni de Hollywood…
Ah, non…
Ni des chevaux…
Mais non !
Ni du Dalaï-Lama…
Et non.
Ni de Transparences, ton recueil de poèmes…
Non plus !
Nous allons nous revoir, alors ?
Si tu veux bien…