Histoires de femmes

Les personnages principaux de ses romans sont des héroïnes, des femmes qui assument une certaine fragilité pour mieux exprimer leur force intérieure. Avec Céleste, son dernier roman, la romancière et chercheuse en santé polaire, Ariane Goupil, évoque le sujet de l’anorexie avec humour mais montre surtout une jeune femme qui trouve sa place dans des milieux a priori plutôt masculins. Comment, pourquoi, pour qui… Dans cette interview, Ariane Goupil nous invite dans les coulisses de son écriture.

Céleste est un personnage singulier, une jeune femme au caractère bien trempé. Comment l’as-tu imaginé ? Quel a été le point de départ de ton roman ?

Céleste est la somme de mes expériences personnelles de jeune femme, additionnées aux histoires de mes amies et aussi de mes patientes. Le point de départ du roman, s’il y en a un, c’est la reconstruction. C’est à la fois difficile de tout recommencer, et en même temps, arriver dans un endroit nouveau où on ne connaît personne, et surtout un milieu nouveau, c’est une super opportunité. Il y a plein d’histoires à imaginer !
Céleste est un prétexte pour raconter des histoires qu’on m’a confiées, que j’ai vécues, que j’ai imaginées. Et aussi pour témoigner de ce que c’est qu’être une femme qui débarque dans des milieux traditionnellement masculins. Avec une maladie mentale traditionnellement féminine.

Tes trois premiers romans mettent en scène trois femmes fortes en prise avec une fragilité intime. Pourquoi ces destins de femmes au cœur de tes romans ? Qu’ont-ils de remarquable ? De commun ?

Parce que je suis une femme ! Et parce que les femmes ont toujours été invisibilisées dans l’histoire. Des histoires de femmes, des amitiés de femmes, c’est ça que je veux raconter. Des femmes communes qui sont toutes exceptionnelles. On commence à parler depuis quelques temps du « male gaze » et du « female gaze« , et à se rendre compte que les personnages féminins racontés par des hommes sont souvent assez loin de la réalité, et très sexualisés au passage. Dans ma démarche d’écriture, j’ai lu autant que possible des autrices classiques féminines, pour contrebalancer les hommes que j’avais lu « par défaut » pendant toute ma scolarité, en cours de français. Colette, Virginia Woolf, Georges Sand, Jane Austen, les sœurs Brontë, pour ne citer qu’elles. Ça a beaucoup influencé mon travail. Je m’applique à ce que mes personnages n’aient pas l’amour d’un homme au centre de leurs vies, soient bien entourées de solides amitiés féminines, et célèbrent une forme de vulnérabilité tout en étant très fortes.

As-tu des rituels d’écriture ? Pour qui, pour quoi écris-tu ? Pour toi-même ou pour être lue… Quelle part de toi mets-tu dans tes romans ?

Des rituels, surtout pas ! J’écris quand ça me vient. Des fois, ça ne vient pas pendant des mois, c’est un peu frustrant, mais tant pis. J’écris souvent quelques lignes quand une situation me vient ou que j’ai une phrase qui sonne bien dans la tête. J’aurais aimé vous dire que je le fais dans un petit carnet avec une couverture en cuir et un crayon à papier, mais c’est sur mon téléphone, dans ma conversation avec moi-même sur messenger. C’est moins sexy, mais plus pratique !
J’aimerais aussi dire que j’écris pour moi, mais je pense que ce n’est plus totalement le cas, pour être honnête. Ça l’a sûrement été au début, parce que je n’avais pas conscience que je serais lue (au-delà de mes amis et ma famille, je veux dire). J’écris pour témoigner, en général. Le roman est une excellente manière de faire dire à des personnages ce qu’on ose pas dire soi-même, de créer des scènes qui parlent mieux que nous. Ceci dit, j’ai été très surprise de voir que les gens considéraient toutes mes histoires comme des autobiographies. C’est peut-être parce que j’écris à la première personne, je ne sais pas. Le plus étonnant est que, même quand je dis que ce n’est pas le cas, souvent on ne me croit pas.
Je mets quand même une grosse part de moi dans mes romans. On parle de ce qu’on connaît, je crois. Mais tout est romancé, bien sûr, et surtout, si elles sont réelles, les histoires ne sont pas toutes les miennes. J’ai beaucoup d’amis qui m’ont dit à la lecture « Eh! C’est moi qui ai dit ça! » et ils ont raison ! Mais ils n’ont pas un personnage dédié. Ce sont des paroles volées, des situations que j’ai vues. Beaucoup des patients que je voyais en consultation ou en service, quand je travaillais encore à l’hôpital, ont participé sans le savoir. J’espère toujours qu’un jour ils tomberont sur le livre et se reconnaîtront.
Je règle des comptes, aussi. Mes héroïnes sont souvent plus fortes que moi, alors j’en profite !

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