Le prix d’un prix littéraire

C’est la saison des grands prix littéraires parisiens. Justement, loin de Paris, nous sommes allés poser cinq questions à Martine Mandé, créatrice et directrice du Prix Saint-Estèphe qui a récompensé cette année L’Extravagant, recueil de nouvelles de Claude Sérillon.

Photo de profil de Martine Mandé, créatrice et directrice du Prix littéraire Saint-Estèphe

Quel est votre parcours ?

Je suis consultante et négociante en vins et spiritueux. Je vis à Saint-Estèphe, en plein cœur des vignobles, ça fait pétiller les yeux des gens du monde entier quand je dis ça. C’est vraiment une appellation phare qui fait rêver, comme Pauillac, Margaux ou Saint-Julien. J’avais fait une école de tourisme, et lors d’un stage, un œnologue qui me faisait déguster des vins me dit que j’avais un vrai talent pour repérer les senteurs et les saveurs. Je suis partie à la fac d’œnologie, j’ai passé des diplômes, travaillé dans des propriétés viticoles de grands crus classés et me suis installée en 2001 en tant que consultante et négociante et aussi avec une activité de conseil œnologique, c’est-à-dire la partie assemblage du vin. J’adore ce travail de faire naître un vin au creux d’une main : à partir d’un cabernet ou d’un merlot, d’une cuve à l’autre, d’une exposition différente à l’autre, d’un sol à l’autre, on assemble des jus avec sa propre personnalité en respectant le terroir et le millésime. Je fais aussi de l’import-export, j’organise des animations, des formations et des visites de vignobles dans tous les pays du monde : Bordeaux, Reims, l’Italie, les États-Unis, l’Espagne… Ce parcours m’a doucement amenée vers la culture, puisque j’ai été élue adjointe au maire de Saint-Estèphe chargée de la communication, du tourisme et de la culture. J’étais fascinée par la manière dont un lieu comme Saint-Estèphe sait bénéficier de son terroir, qui raconte aussi une histoire culturelle. Il fallait faire dialoguer ces deux passions, le vin et la culture : que ce soit à travers un cru ou à travers un livre, l’art de conter est là. De là est né le festival Lire dans le vignoble

Parce que vous lisiez aussi beaucoup…

Oui, j’ai lu quand j’étais jeune. Lire aiguise ma pensée, nourrit mon regard, m’inspire dans mon métier, et chaque livre pour moi devient une nouvelle aventure. Certains restent d’ailleurs des compagnons fidèles qu’il s’agisse de classiques incontournables ou des textes contemporains. Beaucoup de poètes m’ont marquée : Baudelaire pour sa modernité, Rimbaud pour sa force visionnaire, Verlaine pour la musicalité de ses vers. Parmi les contemporains, Yves Bonnefoy m’inspire par la clarté et l’intensité de son écriture, et Valérie Rouzeau pour sa poésie vivante, inventive et pleine de rythme… Alors aujourd’hui, je lis surtout les livres du prix littéraire de Saint-Estèphe, je n’ai plus trop le choix ! Mes activités professionnelles m’éloignent aussi de la lecture… Je lis donc aussi des livres d’auteurs régionaux et d’auteurs nationaux.

Pourquoi créer un prix littéraire à Saint-Estèphe ? Quelle différence avec les grands prix parisiens de l’automne ?

Le Prix Saint-Estèphe a été créé en 2009. Son nom est évidemment un hommage à notre commune, terre de caractère et de passion. Parce que nous avons à cœur de défendre la culture, à la fois moteur économique et patrimoine précieux qui contribue activement à la vitalité de notre région. D’ailleurs, pour transmettre aux jeunes ces valeurs et le goût de la lecture, nous avons créé il y a neuf ans le Prix Saint-Estèphe “Prix Jeunesse École Michel Vidou” pour encourager les enfants à explorer les plaisirs de la littérature. Il est essentiel de donner envie de lire aux jeunes, aujourd’hui. Si bien que, loin de l’éclat des grands prix parisiens, le Prix Saint-Estèphe se distingue par son ouverture à toutes les catégories d’ouvrages : polars, romans, documentaires, récits, poésies, et par sa volonté de récompenser aussi bien des auteurs régionaux que nationaux. L’idée, c’est de faire vivre la lecture de manière proche et accessible, de créer des ponts entre les mots et les gens, de soutenir la création en mettant en lumière de nouveaux talents et toujours de renforcer la vie culturelle locale.

Comment fonctionne le Prix Saint-Estèphe ?

Il fonctionne grâce à un comité de lecture passionné, composé de professionnels, journalistes, professeurs, et de très très bons lecteurs, ainsi que d’éditeurs. Les titres sont choisis et discutés collectivement, et chaque distinction met en avant une facette particulière de la création contemporaine. La partie peut-être la plus délicate, c’est qu’on reçoit beaucoup d’ouvrages qu’il devient nécessaire de présélectionner. Et c’est compliqué parce qu’il y a toujours des choses intéressantes dans un livre. Je demande au comité de lecture que chaque titre fasse l’objet d’un compte rendu synthétique qui mette en lumière le style d’écriture, l’originalité du thème et la conception de l’ouvrage. On ne choisit surtout pas un livre par son goût personnel. C’est comme pour un vin qui doit être bien classé : léger, équilibré, etc. C’est pareil pour un livre… Il n’est pas envisageable de primer un ouvrage parce qu’il correspond d’abord à un goût personnel. Je refuse cet argument. Le Prix Saint-Estèphe est reconnu, son bandeau circule, notre crédibilité est en jeu. Ensuite, on attribue des points, et puis le comité, une fois qu’il a choisi et discuté collectivement, attribue les prix selon les catégories. Par exemple, pour le prix de la nouvelle, il n’y en avait pas eu depuis huit ans avant celui de cette année décerné à L’Extravagant, parce que les ouvrages proposés n’avaient pas l’éclat suffisant. De la même manière, il y a le prix du roman, le prix du polar, le prix du terroir, le prix du documentaire… J’avais demandé au comité qu’il n’y ait pas qu’un seul prix du roman, comme les prix parisiens, justement. 

Alors pourquoi avoir récompensé L’Extravagant, de Claude Sérillon ?

L’Extravagant nous a séduits par la précision et l’audace de son écriture, par cette manière qu’il a de surprendre et d’emmener ailleurs, dans un univers exigeant mais captivant. Pour nous, ce livre illustre parfaitement ce que nous aimons valoriser : une littérature qui questionne, qui étonne et qui laisse une empreinte durable dans le lecteur. Claude Sérillon dépasse l’écriture journalistique en insufflant à ses récits un humour distancié, parfois teinté de noir. Ses histoires, en apparence anecdotiques, comme ce destin d’une paire de chaussettes, composent un ensemble délicieusement absurde et jubilatoire. Sous cette légèreté se dessinent pourtant des interrogations profondes : notre rapport aux autres, à l’étranger, au quotidien qui bascule dans l’inattendu. Pour moi, l’essentiel réside dans la finesse du regard et l’élégance d’une prose qui, par petites touches, transforme le réel en une exploration littéraire imprévisible et savoureuse.

Remise du prix littéraire Saint-Estèphe de la nouvelle à Claude Sérillon par Martine Mandé

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