Que raconte ton livre, Colette de Jouvenel, courage et résistance ?
Il raconte comment cette petite fille, née de deux grandes personnalités, va trouver sa voie. Quelles sont les joies et les brûlures de l’enfance ? Comment sont les morsures de l’adolescence ? Comment évolue Colette de Jouvenel à 14 ans entre l’apprentissage de la couture et celui de la sténo ? Comment plus tard arrive-t-elle à être une très bonne assistante de réalisation auprès de Marc Allégret ? Comment devient-elle une excellente décoratrice d’intérieur ? Et comment la guerre va finalement faire basculer une personnalité à l’ombre de ses parents en pleine lumière ? Elle devient ce que j’appelle une baronne républicaine en Corrèze : les gens de Curemonte n’étaient pas très enthousiastes de la voir débarquer dans le château de famille, mais la première chose qu’elle fait, c’est ouvrir les grilles du parc pour que les enfants viennent jouer… Elle crée un grand potager, et les femmes du village diront : “Elle n’est pas fière, Madame de Jouvenel.” J’ai eu envie de tracer le parcours de cette fille qui n’est pas que Bel-Gazou. Elle est dans la littérature, certes, mais c’est une personne au grand cœur avec des convictions républicaines, de paix et de justice sociale aussi, qui a un véritable talent artistique, qui peint, photographie et écrit remarquablement. J’ai d’ailleurs eu la joie en 2024 de voir que l’État l’a choisie parmi les douze femmes en France qui ont contribué à la libération du pays, ce qui m’a extrêmement touché car elle retrouve un petit peu de lumière. Ce livre n’est pas du tout un jugement par rapport à sa mère, il est là pour que de plus en plus de gens la connaissent. Il comporte pas mal d’inédits pour que les lecteurs découvrent le vrai talent d’écrivain, de journaliste, de peintre de Colette de Jouvenel et ses engagements jusqu’au bout des choses.
Comment t’es-tu intéressé à Colette de Jouvenel ?
Corrézien, je vis dans un tout petit village sympathique et dynamique de haute Corrèze du nom de Saint-Hilaire-Luc. Je suis antiquaire depuis quarante ans et, à mes heures perdues – si on peut dire perdues –, antiquaire biographe, c’est-à-dire intéressé par certaines personnalités. J’ai ainsi écrit une biographie de Marguerite Moreno, la meilleure amie de Colette, l’écrivain. Car j’ai eu la chance d’avoir une mère institutrice qui m’a transmis très tôt la passion des livres et de la lecture. J’ai découvert très jeune l’œuvre de Colette puis me suis intéressé aux multiples et nombreuses biographies sur elle, dans lesquelles revenait souvent le nom de Marguerite Moreno. Dans sa correspondance avec elle, Colette y parle beaucoup de sa fille, qu’elle décrit sous les traits de Bel-Gazou, que tous les amateurs de Colette connaissent. J’ai donc voulu savoir qui était Bel-Gazou… Elle est née d’un père corrézien, l’un des hommes politiques les plus brillants de la première moitié du 20e siècle : Henry de Jouvenel, ministre, sénateur, ambassadeur, qui a écrit la constitution libre du Liban. Mais il y avait fort peu de choses sur Colette de Jouvenel. J’ai donc commencé un travail de recherche approfondi et découvert qu’à soixante kilomètres de chez moi, dans ce château de Curemonte où tous les touristes affirmaient que l’écrivain Colette avait vécu pendant cinq ans, c’était en réalité sa fille qui y avait habité… Alors comment existe-t-on quand on est élevé sous deux grands arbres ? Comment se réalise-t-on en tant qu’être humain dans l’enfance, dans l’adolescence et dans sa vie d’adulte ? Eh bien, c’est loin de sa mère, en 1939-1940, au début de la guerre, que Colette de Jouvenel va se révéler la femme géniale qu’elle est : pendant l’exode, elle va accueillir des dizaines de personnes démunies, déshydratées, affamées, ne sachant où dormir. C’est elle qui va organiser et diriger dans sa commune et aux alentours l’accueil de ces populations déracinées, terrifiées par l’arrivée des Allemands à Paris et dans le nord de la France.
Elle a aussi accueilli sa mère…
Oui, Colette est restée sept semaines à Curemonte et a fait un très beau livre de son expérience : Journal à rebours. Sa fille a aussi accueilli Jean-Jacques Auriol, directeur du magazine Cinémonde, l’actrice Sonia Bachev, Roland Malraux, le frère d’André, qui est un grand résistant… Elle s’aperçoit alors qu’elle est vraiment ici chez elle, sur sa terre, la Corrèze, qui est un lieu de passage vers l’Espagne, et elle s’engage immédiatement dans la Résistance. En 1944, elle sauvera l’instituteur de son village.
Pendant toutes ces années, Colette de Jouvenel prend des notes et écrit…
Oui, et elle peint aussi. Surtout, grâce à sa compagne, Jocelyne Alatini, elle rédige des articles pour le journal Fraternité, créé dans la clandestinité en 1941, et devient une journaliste connue et reconnue. Je crois que c’est Vogue qui dit alors qu’elle est la plus grande journaliste d’après-guerre. Elle couvre les événements de la Libération : elle est à côté du Général de Gaulle le 20 avril 1945 pour accueillir le premier convoi de déportés qui arrive à Paris. Son engagement social la pousse à suivre l’itinéraire d’un déporté qui arrive gare de l’Est, puis au Lutetia et rue d’Artois. Dès le printemps 1945, elle va en Allemagne réaliser un reportage qu’elle intitule “Un été allemand” dans lequel elle va vraiment montrer – elle prend elle-même les photos, les fours sont encore à peine tièdes – l’horreur nazie au plus près et à une époque où il n’y a pas de télé, peu de radio, pratiquement pas d’images. Ses reportages font grand bruit.
Elle s’est aussi engagée en politique…
Un peu avant sa carrière journalistique, elle a en effet été la première femme première adjointe de son village. Les élus ruraux de l’époque étaient fort hostiles à cette loi du Général de Gaulle qui accorde enfin le droit de vote aux femmes tout comme elles peuvent créer des listes aux élections municipales, et le préfet de Corrèze invite Colette de Jouvenel devant tous les anciens élus corréziens pour les convaincre du bienfait d’inscrire les femmes sur les listes électorales. Pour elle, les femmes ont aussi un rôle en politique, sont aussi chef d’entreprise, peuvent aussi entrer dans le corps préfectoral ou être élues députées… Cette position fait grand bruit à l’époque. Le gouvernement entend parler de cette femme héroïque dans son département de Corrèze et la nomme fin 1944 présidente du comité sanitaire et social de l’arrondissement de Brive : c’est elle qui fait reconstruire les hôpitaux, trouve la laine, le charbon, etc. Son rôle social est si efficace que le gouvernement lui propose quatre régions autour de Brive… Et elle refuse.
Pourquoi ?
Elle vient de commencer son travail de journaliste tout en étant adjointe au maire de Curemonte, et elle ne se voit pas à la tête de quatre régions. Colette de Jouvenel a une certaine droiture : un Jouvenel avance et ne recule jamais ! Fin 1945, elle couvre le premier congrès international des droits de la femme qui accueille à la Mutualité, à Paris, 850 déléguées pour discuter des droits des femmes et de leur avancement dans la société – après une guerre, les choses bougent toujours, on reconstruit différemment, et Colette de Jouvenel est au cœur de tout ce mouvement. En 1947, elle s’attaque à un hôpital parisien dirigé par le professeur Henri Mondor, un ami de sa mère, dont elle trouve le service mal tenu. Et sa mère la rabroue dans une lettre assez sévère, ne voulant pas que son nom soit attaché à ce “torchon” qu’est Fraternité. Et là, il y a deux solutions : soit continuer d’être journaliste, soit tout arrêter pour ne pas déplaire à sa mère, qu’elle admire aussi…
Colette de Jouvenel renonce-t-elle au journalisme pour ne pas s’opposer à sa mère ?
Oui elle renonce au journalisme et se lance dans une carrière d’antiquaire. Surtout, elle tombe de l’armoire en 1954 quand elle découvre que le testament de sa mère lui interdit de contester les droits qui reviennent à son beau-père, Maurice Goudeket… Elle fait de nombreux recours en justice pour récupérer les droits, tente de faire de l’appartement du Palais-Royal un musée et œuvre beaucoup pour la Société des Amis de Colette. Finalement, elle se consacre à sa mère et à sa mémoire, sans oublier son père, anti-nazi, pacifiste qui a beaucoup œuvré pour la paix…