Comment vous est venue l’intention d’écrire après avoir appris que vous étiez atteinte d’une maladie grave ?
Au début, je n’avais aucune intention, je ne me suis mise à écrire qu’après un certain temps, quand j’ai senti que ça dérapait, que mon parcours n’allait pas vraiment se passer en deux coups de cuillère à pot. J’ai commencé à me dire que l’écriture devenait nécessaire parce qu’elle allait aussi faire partie de la thérapie et énormément m’aider. J’avais eu le tort de penser que cette histoire allait se terminer très vite alors que ça ne prenait pas du tout cette tournure… J’avais tout en tête, en tout cas les deux premières années et, par la suite, j’ai pris des notes et me suis mise à écrire pratiquement tous les jours. En fait, j’ai saisi l’occasion pour faire du cancer mon co-auteur, il fallait qu’il me serve à quelque chose et, effectivement, il m’a inspirée, j’ai eu comme une inspiration grâce à cette maladie.
Comment vous êtes-vous organisée pour écrire ?
J’écris très très mal, je suis illisible, j’ai moi-même du mal à me relire, donc je travaille sur mon ordinateur. Mais, en réalité, quand j’étais très jeune, j’écrivais énormément, j’ai dû écrire quatre ou cinq mille pages – que j’ai jetées depuis –, et l’idée d’écrire un journal m’a toujours accompagnée. Je trouve qu’écrire un journal est très puissant car on a alors l’impression que la vie est plus intense, plus forte quand on écrit et qu’on se souvient. Ça signifie aussi qu’on est plus attentif dans la journée. Alors j’écris n’importe où, dans le train, dans l’avion, je n’ai aucun rituel, c’est quand ça vient…
Qu’est-ce qui a changé par rapport à l’écriture de votre précédent livre, Demain sera humain ?
Avec Demain sera humain, j’ai fait l’erreur du débutant qui consiste à vouloir tout, absolument tout mettre dans ce livre, ce qui m’a laissée un peu à sec par la suite… Or la maladie fait qu’on développe un certain nombre de réflexions sur l’existence, de cogitations par rapport à la fin qui arrive peut-être, au bilan de la vie et en même temps à l’instant présent qui est beaucoup plus fort, en tout cas c’est comme ça que je l’ai vécu… On vit beaucoup plus intensément, on est beaucoup plus concentré, attentif, et donc inspiré par tout ce qui entoure, par l’environnement autour de soi. Énormément ! Les choses résonnent d’une manière beaucoup plus forte.
Quelles ressources avez-vous trouvées dans ce travail d’écriture ?
Je me suis beaucoup posée en observatrice de ce qui m’arrivait, pas en victime. Il n’y avait personne pour me donner des explications, et j’ai dû trouver les béquilles en moi-même, c’est-à-dire me confronter à l’incertitude. J’avais vu que les librairies regorgeaient de livres sur le cancer, et je ne voulais surtout pas que mon texte soit larmoyant mais un journal sur une aventure malgré tout incompréhensible et tragi-comique à la fois.
Quelles lectures vous ont accompagnée pendant ces quatre années ?
Ce qui m’a énormément aidée, c’est tout ce que j’ai lu sur le stoïcisme : ne pas lutter contre ce qu’on ne maîtrise pas et accepter ce qui ne dépend pas de soi. Le stoïcisme m’a guidée dans le contrôle de mes émotions, dans le travail sur mes pensées, sur le fait de rester stable. Parce que c’est tout un art de vivre : quand on vous annonce que vos cellules repartent à la hausse malgré tous les traitements ou qu’on n’a pas trouvé le cancer qu’on cherchait et qu’il n’existe sans doute pas, ça provoque de vrais chocs émotionnels, et le stoïcisme est alors vraiment très puissant, il amortit les chocs… J’ai aussi eu pas mal de lectures sur le taoïsme… Tout ça pour cultiver un certain détachement, le wuwei, le non-agir taoïste pour ne pas entraver la bonne marche du monde et de l’univers en prétendant tout contrôler, tout changer, en ayant de l’amertume, etc. Il s’agit plus d’attitude que de lecture.